Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/228

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qu’ils le pouvaient, de n’avoir pas choisi jadis, au lieu du leur, le lot de Restif de la Bretonne.

Ajoutez maintenant l’incomparable versificateur, et il s’en faudra de très peu que vous n’ayez Victor Hugo tout entier. Quelques qualités du poète ont bien pu lui manquer, et j’en viens d’indiquer quelques-unes : le goût, la légèreté, la grâce ; mais je ne vois pas de parties du versificateur qu’il n’ait pleinement possédées, — et sans en excepter cette harmonie même qu’on lui a si souvent refusée. Ce qui est vrai, c’est qu’à force de briser le vers, de rompre la mesure, et de joncher le Pinde, selon son expression, de césures d’alexandrins, il a fini, dans ses dernières œuvres, par écrire en prose rimée.

Roi, vous files heureux ! C’est bien facile à dire
Un roi n’a qu’à vouloir ! un roi peut tout ! Eh bien,
Retiens ceci, je peux tout, mais je ne peux rien.

Toutes les plus belles théories du monde sur « la discordance » ne feront jamais que cette ligne soit un vers français, mais il convient de ne pas oublier que c’est Hugo qui l’a voulu ainsi, qu’il n’a jamais manqué que sciemment et de parti-pris aux lois de son art, pour en tirer des effets qu’il n’a pas toujours atteints, et que, si l’harmonie de ses vers, plus complexe, plus savante, n’a pas la mollesse de celle de Lamartine ou la facilité de celle de Musset, elle a d’autres qualités, des qualités de résonance et de profondeur, par exemple, que nul, dans notre langue, n’a eues au même degré.

La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre
Où jadis pour m’attendre elle aimait à s’asseoir
S’est usée en heurtant, lorsque la route est sombre
Les grands chars gémissans qui reviennent le soir…

Longtemps après qu’on les a lus, de tels vers continuent de vibrer dans l’oreille, et l’écho s’en prolonge pour aller toucher jusqu’au fond de nous-mêmes les cordes les plus secrètes.

Quant aux aptitudes essentielles du versificateur, en est-il vraiment une seule qu’on lui puisse disputer, et laquelle ? Cette imagination de la rime, d’abord, dont ses disciples, en faisant le tout du poète, ne se sont peut-être trompés que d’un mot, — ils devaient dire, plus modestement, du versificateur, — qui l’a jamais possédée plus riche, plus féconde et plus variée que lui ? Mais si la rime est d’autant plus parfaite que les deux mots qui la forment sont « plus étonnés, comme disait un homme d’esprit, de se trouver ensemble, » quel autre, et en quel temps, nous a procuré en ce genre de plus vifs ou de plus réjouissans étonnemens ? Et non-seulement personne, en français, n’a rimé d’une façon plus heureuse et plus audacieuse, mais personne,