Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/298

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idéal. Ses premiers essais de réformation furent incertains et gauches : le romantisme, il faut bien le reconnaître aujourd’hui, était un produit bâtard ; il respirait la révolte, mauvaise condition pour être tranquille et fort comme la nature. Par réaction contre le héros classique, il allait chercher de préférence ses personnages dans les bas-fonds sociaux ; mais comme à son insu il était encore tout pénétré de l’esprit classique, les monstres qu’il inventait redevenaient des héros à rebours : ses forçats, ses courtisanes, ses mendians étaient plus soufflés et plus creux que les rois ou les princesses du vieux temps. Le thème déclamatoire avait changé et non la déclamation. On en fut vite lassé. On demanda aux écrivains des représentations du monde plus sincères, plus conformes aux enseignemens des sciences positives qui gagnaient chaque jour du terrain ; on voulut trouver dans leurs œuvres le sentiment de la complexité de la vie, des êtres, des idées, et cet esprit de relation qui a remplacé dans notre temps le goût de l’absolu. Alors naquit le réalisme ; il s’empara de toutes les littératures européennes, il y règne en maître à cette heure, avec les nuances diverses que nous allons comparer. Son programme littéraire lui était tracé par la révolution universelle dont j’ai rappelé quelques effets ; mais l’intelligence des causes qui avaient produit cette révolution pouvait seule lui donner un programme philosophique.

Quelles étaient ces causes ? On s’est imaginé en France, avec une admirable fatuité, que ces grands changemens de l’âme humaine étaient dus aux quelques philosophes qui écrivirent l’Encyclopédie, aux quelques mécontens qui démolirent la Bastille, et le reste. On a cru que la raison émancipée avait seule accompli ce miracle et déplacé l’axe de l’univers. L’homme de ce siècle a pris en lui-même une confiance bien excusable. Par un double et magnifique effort, son intelligence a pénétré la plupart des énigmes de la nature, sa volonté l’a affranchi de la plupart des gênes sociales qui pesaient sur ses devanciers. Le mécanisme rationnel du monde lui est enfin apparu, il l’a décomposé dans ses élémens premiers et dans ses lois génératrices ; et comme, du même coup, il se proclamait libre de sa personne dans ce monde soumis à sa science, l’homme s’est cru destiné à tout connaître et à tout pouvoir. Jadis le petit domaine qui tombait sous ses prises était entouré d’une zone immense, mystérieuse, où le pauvre ignorant trouvait à la fois un tourment pour sa raison et un recours pour son espérance. Diminuée, reculée bien loin, cette ceinture de ténèbres semée d’étoiles sembla supprimée. On décida de n’en plus tenir compte. Dans l’explication des choses comme dans la conduite de la vie, on élimina toutes les anciennes pensées qui habitaient ce pays