Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/310

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


dans une étroite dépendance. Voyez à quelles exigences différentes répondent les compositions dramatiques ; dans les nôtres, une figure centrale, quelques rares figures secondaires, une action rigoureusement délimitée, le Cid, Phèdre, Zaïre ; chez les tragiques anglais ou allemands, une multitude tumultueuse qui se précipite au travers d’événemens successifs et, si l’on peut dire, un morceau de la vie générale, détaché sans apprêts, sans mutilations : Henri VI, Richard III, Wallenstein. De même pour les compositions romanesques ; les lecteurs patiens de ces pays ne craignent pas un roman touffu, philosophique, bourré d’idées, qui fait travailler leur intelligence autant qu’un livre de science pure.

Toutefois la distinction capitale entre notre réalisme et celui des gens du Nord doit être cherchée ailleurs ; nous la trouverons dans la source d’inspiration morale bien plus encore que dans les diververgences d’esthétique. Sur ce point, tous les critiques sont d’accord. M. Taine dit de Stendhal et de Balzac, en les comparant à Dickens : « Ils aiment l’art plus que les hommes,.. ils n’écrivent pas par sympathie pour les misérables, mais par amour du beau [1]. » Tout est là, et cette distinction devient plus évidente, à mesure qu’on la poursuit entre nos réalistes actuels et les continuateurs de Dickens ou les réalistes russes. M. Montégut la creuse davantage, dans ses études sur George Eliot ; il rappelle et résume des travaux antérieurs dans une phrase à laquelle je souscris pleinement : « A cette origine religieuse j’attribuais l’esprit moral qui n’a cessé de distinguer le roman anglais, même dans ses productions les plus hardies ou les plus cyniques, et j’avançais que le réalisme, parfaitement acceptable lorsqu’il est fécondé par cet élément, ne pouvait, s’il en était privé, produire que des œuvres inférieures, puériles et immorales : je n’ai pas varié d’avis à cet égard [2]. » Toujours à propos d’Eliot, M. Brunetière dit à son tour : « S’il est vrai, comme je crois l’avoir montré, que l’observation en quelque sorte hostile, ironique, railleuse tout au moins, de nos naturalistes français ne pénètre guère au-delà de l’écorce des choses, tandis qu’inversement, il n’est guère de repli caché de l’âme humaine que le naturalisme anglais n’ait atteint, ne prenez ni le temps ni la peine d’en aller chercher la cause ailleurs ; elle est là. En effet, la sympathie, non pas cette sympathie banale qui fait larmoyer le richard de l’épigramme sur le pauvre Holopherne, mais cette sympathie de l’intelligence éclairée par l’amour, qui descend doucement et se met sans faste à la portée de ceux qu’elle veut comprendre : tel est, tel a

  1. Littérature anglaise. Dickens.
  2. George Eliot. ( Revue du 1er mars 1883.)