Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/318

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difficile. Pour ma part, je n’espérais point voir notre goût partagé, et quand le public a manifesté le sien, j’ai compris que, sous l’immobilité apparente de ces quinze années, il s’était fait dans l’esprit national beaucoup de changemens et d’ouvertures. Pour expliquer la fortune des Russes, on a parlé de mode et d’engoûment. Ah ! que voilà un regard superficiel ! Je veux bien qu’il y ait un peu de mode, — c’est la plante parasite attachée à tout arbre qui pousse, — et de l’engoûment dans quelques salons. Mais le roman russe a trouvé son vrai public dans la jeunesse studieuse de toute condition. Ce qui l’a séduite, ce n’est point la couleur locale et le ragoût d’étrangeté ; c’est l’esprit de vie qui anime ces livres, l’accent de sincérité et de sympathie. La jeunesse y a trouvé l’aliment spirituel que notre littérature d’imagination ne lui donne plus, et comme elle avait bien faim, elle y a mordu avec ravissement. Je ne parle point au hasard ; combien de lettres de jeunes gens, d’amis connus ou inconnus, je pourrais citer comme pièces justificatives !

Il est probable qu’une faveur si marquée aura deux légers inconvéniens. Nous verrons traduire sans discernement tout ce qui vient de Russie, — on a déjà commencé, — et dans le tas d’assez pauvres ouvrages ; nous en serons quitte pour ne pas les lire. D’autre part, on m’assure que de jeunes « décadens, » touchés surtout par les bizarreries qui déparent le talent de Dostoïevsky, prennent modèle sur ses exagérations pour renforcer leur littérature chimérique. Cela devait arriver, il faut leur laisser jeter cette gourme. Ces réserves faites, j’ai la conviction que l’influence des grands écrivains russes sera salutaire pour notre art épuisé ; elle l’aidera à reprendre du vol, à mieux observer le réel, tout en regardant plus loin, et surtout à retrouver de l’émotion. On en voit déjà percer quelque chose dans certaines œuvres romanesques d’une valeur morale toute nouvelle. J’ai peine à comprendre ceux qui s’effraient de ces emprunts faits au dehors et semblent craindre pour l’intégrité du génie français. Ils oublient donc toute notre histoire littéraire ? Comme tout ce qui existe, la littérature est un organisme qui vit de nutrition ; elle doit s’assimiler sans cesse des élémens étrangers pour les transformer en sa propre substance. Si l’estomac est bon, l’assimilation est sans danger ; s’il est trop usé, il ne lui reste que le choix de périr par inanition ou par indigestion. Si tel était notre cas, un brouet russe de plus ou de moins ne changerait rien à notre arrêt de mort.

Quand le grand siècle commença, la littérature agonisait dans les mièvreries de l’hôtel de Rambouillet ; Corneille alla faire ses provisions en Espagne, et Molière fit de même en Italie. Nous avions alors une merveilleuse santé, et nous vécûmes deux cents ans sur notre propre fonds. D’autres besoins naquirent avec notre