Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/325

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vivement de la seconder. Il ressentit, à la lecture de ce courrier, plus d’inquiétude peut-être qu’il ne l’aurait voulu. Il n’avait point naturellement l’âme tendre. Il n’aimait ni la France ni la monarchie française. Quant à sa sœur, il la connaissait à peine : des portraits, des lettres froides, courtes et rares, voilà tout ce qui, depuis vingt-cinq ans, maintenait entre eux des liens que l’enfance seule avait formés et que toutes les conditions de la vie travaillaient incessamment à dissoudre. Néanmoins c’était son sang, le sang impérial, le sang de Marie-Thérèse : le souverain et le chef de famille s’alarmaient également des périls prochains que dénonçait Marie-Antoinette. Il y songeait, mais toutes ses réflexions aboutissaient à condamner comme illusoires et au moins prématurés les projets de la cour de France. Ces projets ne pouvaient s’accomplir qu’avec le concours des grandes puissances ; ce concours était subordonné à la paix de l’Orient ; et l’intérêt de l’Autriche n’était point que cette paix se conclût avec rapidité.

Ces sentimens opposés se combattaient dans l’âme de Léopold, lorsque, très inopinément, le 18 mai, il rencontra à Mantoue le comte d’Artois et M. de Durfort. Le comte d’Artois, loin de se rendre aux représentations de Louis XVI, se montrait plus que jamais impatient d’agir. Il savait que la reine détournait l’empereur d’appuyer l’émigration, et il s’était mis en route, espérant devancer auprès de Léopold les envoyés de Marie-Antoinette. L’empereur, fort prévenu contre lui, le reçut par bienséance, l’écouta par politesse, le jugea « romanesque, » le traita en conséquence et fit si bien que ce prince, déconcerté, promit de se tenir tranquille. Léopold lui déclara qu’il ne bougerait pas tant que le roi et la reine ne seraient point sortis de Paris. Dans ce cas même, il n’agirait que s’il était d’accord avec l’Espagne, la Sardaigne, l’Empire, et que s’il était assuré, en particulier, que la Prusse et l’Angleterre ne lui susciteraient point d’obstacles. Si le roi et la reine ne parvenaient pas à sortir de Paris, il ne voyait de ressources que dans un concert des puissances : elles publieraient un manifeste qu’elles appuieraient par des démonstrations militaires, et réclameraient des garanties tant pour la sûreté de la famille royale que contre la propagande révolutionnaire. Ce concert n’existait pas, il fallait le préparer ; Léopold promit de s’y employer et donna pour instruction à ses agens de sonder les différentes cours. Il consentit à faire marcher quelques régimens sur sa frontière belgique, mais il refusa d’avancer 15 millions que lui demandait sa sœur. Telles étaient les réponses de ce subtil politique aux appels éperdus de la cour de France. Sa diplomatie ne trouvait pas d’autres palliatifs à l’une des crises les plus douloureuses qu’eût