Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/330

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


empiètemens, à « faire cause commune afin de préserver la paix publique, la tranquillité des états, l’inviolabilité des possessions et la foi des traités. »

Le principal intérêt de ce document officiel de la chancellerie de Vienne est dans l’esquisse qu’on y découvre d’une Europe politique se reconnaissant envers soi-même des droits et des devoirs. Cette conception, développée par plusieurs philosophes, demeurait fort étrangère aux hommes d’état de l’ancien régime ; elle ne devait pénétrer dans leur esprit que par le contre-coup de la révolution française et se réaliser dans la politique qu’à la suite de cette révolution. On la voit ici poindre, en quelque sorte. La façon dont un diplomate de l’ancienne école se représenta le péril, lorsqu’il en parut frappé pour la première fois, est très particulière et mérite qu’on la note. Loin d’attribuer le mal à la diffusion des « lumières, » ce ministre « éclairé, » nourri de la lecture des philosophes, voit, au contraire, dans la crise révolutionnaire un danger pour le progrès de la civilisation — « La propagation de l’anarchie française, écrivait Kaunitz, est un péril général ; il y faut porter remède, mais le remède même sera funeste. La nécessité de ces moyens contre un mal qui se propage essentiellement par l’abus des communications et des lumières deviendra une calamité pour toutes les nations de l’Europe, dont la prospérité et la prédominance sur les autres peuples tiennent intimement à une communauté d’institutions en tous genres, d’administration interne, de mœurs douces et tranquilles, d’opinions éclairées et d’une religion bienfaisante et épurée, qui les réunit toutes en une seule famille de nations [1]. L’indispensable emploi de précautions proportionnées à un genre de séduction que tant de voies favorisent ne pourra que tendre à isoler les nations et forcer les princes les plus sages et les plus indulgens à s’interdire des réformes véritablement utiles et à sacrifier de nouveaux progrès de la félicité publique au salut de l’ordre et de la tranquillité, qui en sont la première base. » Ce n’est pas le cri de haine et de vengeance aveugle des émigrés, ce n’est pas l’anathème de Burke, c’est la protestation du despotisme éclairé contre la démocratie révolutionnaire, l’appel d’alarme d’un disciple aristocratique de Voltaire devant l’invasion de la troupe républicaine, fougueuse et paradoxale, des élèves de Rousseau.

  1. Comparez ce passage de Voltaire : Siècle de Louis XIV, ch. II : Des Etats de l’Europe avant Louis XIV : « Il y avait déjà longtemps qu’on pouvait regarder l’Europe chrétienne, à la Russie près, comme une espèce de grande république partagée en plusieurs états : les uns monarchiques, les autres mixtes ; ceux-ci aristocratiques, ceux-là populaires, mais tous correspondant les uns avec les autres ; tous ayant un même fond de religion, quoique divises en plusieurs sectes ; ayant les mêmes principes de droit public et de politique, inconnus dans les autres parties du monde.