Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/337

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Le point essentiel pour lui, c’est que le péril ne paraissait plus aussi pressant : avec de la résignation, du temps et de l’adresse, Louis XVI conserverait la vie sauve, les apparences du pouvoir et les dehors de l’honneur. Léopold n’en voulait pas davantage pour son beau-frère. On peut même dire que de toutes les solutions de la crise, c’était celle qui correspondait le mieux aux secrets désirs de l’empereur et de son chancelier. Pourvu qu’il n’y eût point de scandale et qu’il ne fût point commis d’attentat direct contre la famille royale, une France réduite à l’état de la Pologne entrait parfaitement dans les plans de la maison d’Autriche. Dès lors, le parti de Léopold fut arrêté. Il affecta de ne point répondre aux avis secrets de la feine, et il prit à la lettre ses déclarations ostensibles, destinées à tromper rassemblée et le public. Il l’encouragea à persister dans la voie de la conciliation, ajoutant même, afin de faciliter le compromis, que la libre acceptation par le roi d’une constitution garantissant les principes du gouvernement monarchique pouvait seule rassurer les puissances et suspendre les effets du concert qu’elles étaient sur le point de former pour préserver l’Europe des effets de l’anarchie française. Persuadé que, dans ces conditions, le congrès qu’il désespérait d’ailleurs de réunir devenait inutile, il se prépara, dans les plus heureuses dispositions d’esprit, à partir pour Pillnitz. La crise lui semblait conjurée. Il n’avait plus de souci que du côté de la Pologne, mais il pensait qu’étant d’accord avec la Prusse, il réglerait cette affaire à son gré.

Les calculs de Léopold ne faisaient point le compte de la grande Catherine. Elle s’était décidée à conclure sa paix avec les Turcs. Le traité préliminaire, signé à Galatz le 11 août, lui assurait Otchakof avec le pays entre le Boug et le Dniester : c’était peu de chose auprès de ce qu’elle ambitionnait en commençant cette guerre d’Orient qui tournait court et finissait médiocrement. et le n’était point femme à se contenter de cette obole, et, si elle renonçait momentanément à poursuivre son « projet grec, » c’était pour consacrer toutes ses forces à son dessein polonais. Il lui fallait une Pologne subjuguée ou conquise, et, pour réduire la république à cette extrémité, elle avait besoin d’en éloigner l’Autriche et la Prusse. « Je me casse la tête, disait-elle [1], pour pousser les cours de Vienne et de Berlin à se mêler des affaires de France. Je veux les engager dans ces affaires pour avoir les coudées franches. J’ai beaucoup d’entreprises qui ne sont pas terminées, et je veux que ces deux cours soient occupées afin qu’elles ne me dérangent pas. » Voilà désormais le fond de sa politique ; c’est là qu’il faut chercher la cause des mouvemens

  1. Journal de Chropowitsky, cité par M. de Martens, Traités de la Russie, II, p. 196.