Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/355

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qui s’éleva graduellement du commerce à la finance et s’isola, n’offre aucun intérêt pour nous ; l’autre commence avec Jean Poquelin, établi comme marchand tapissier à Paris, rue de la Lingerie, à l’enseigne de Sainte Véronique, dans le quartier des Halles, et marié le 11 juillet 1594 avec Agnès Mazuel, fille d’un violon du roi : Molière fut le petit-fils de Jean Poquelin et d’Agnès Mazuel [1]. Outre son commerce de tapissier, Jean Poquelin est qualifié « porteur de grains. » II ne faudrait pas se tromper sur ce titre et y voir l’indication d’un métier manuel ; il désignait en réalité une charge honorable et lucrative. De même qu’il existe encore à Marseille, sous le nom de portefaix, de riches et notables agens de commerce, dont le rôle consiste simplement à diriger des équipes d’hommes de peine, il y avait aux ports et halles de l’ancien Paris une corporation de jurés-porteurs de grains, qui, malgré les règlemens de police leur ordonnant d’opérer en personne, ne faisaient en réalité qu’exploiter un privilège à l’aide de « crocheteurs, gagne-deniers et plumets. » Quant au métier de tapissier, il rangeait Jean Poquelin dans le troisième des six corps de marchands, « plus riche tout seul que les cinq autres, » dit Sauval, et très fier de ses honneurs particuliers [2]. Dans l’ancienne France, les unions fécondes étaient plutôt une règle qu’une exception. Jean Poquelin eut dix enfans, cinq fils dont il fit trois tapissiers, un mercier et un marchand de fer, et cinq filles auxquelles il donna pour maris un linger, un tailleur d’habits, un huissier au Châtelet, un tapissier et, — ce fut la dernière qui l’eut, — un simple « gagne-denier. » L’aîné de ces fils, « honorable homme Jean Poquelin, marchand tapissier à Paris, rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Eustache, » épousait, le 27 avril 1621, Marie Cressé, fille d’honorable homme Louis de Cressé, aussi marchand tapissier, bourgeois de Paris, et de Marie Asselin. Le contrat de mariage énumère complaisamment les parens et amis de la famille ; ce sont tous gens de négoce lucratif ou d’industrie relevée : tapissiers, lingers, plumassiers, marchands de fer, lapidaires ; et plusieurs, à l’exemple de Louis de Cressé et de Jean Poquelin fils, prennent le titre « d’honorable homme, » marquant ainsi l’estime qu’ils font d’eux-mêmes. Que cette qualité, toutefois, ne nous abuse point ; bien qu’on ait établi sur elle d’ingénieuses hypothèses, Furetière nous explique nettement ce qu’elle signifiait : « C’est un titre, dit-il,

  1. E. Révérend du Mesnil, la Famille de Molière, les Aïeux de Molière à Béarnais et à Paris, 1879.
  2. Delamare, Traité de la police, 1713, liv. V, titre V ; Sauval, Antiquités de Paris, 1733, liv. IX.