Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/380

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Enfin, la parfaite délicatesse de procédés dont il fit preuve envers son père dut achever, s’il en était besoin, de ramener le vieillard, d’autant plus touché de ces marques d’affection qu’il se trouvait plus isolé d’autre part et plus maltraité par la fortune. D’abord, en 1660, Jean Poquelin perdait son second fils, l’époux de Marie Maillard ; cinq ans plus tard, Madeleine Poquelin, la femme de Boudet, mourait à son tour et cette perte coïncidait pour Jean Poquelin avec les revers de fortune les plus rapides et les plus complets. Peut-être faut-il voir le point de départ de ceux-ci dans l’accord conclu, en 1658, entre les tapissiers du roi. Un proverbe dit que lorsqu’il n’y a pas lieu de foin au râtelier, les chevaux se battent ; on peut dire aussi que, lorsque des associés plaident entre eux, c’est que l’association donne de mauvais résultats ; or, en 1664, nous trouvons Poquelin père en procès avec un des signataires de l’accord. La mort de sa fille fut pour lui la cause indirecte d’opérations encore plus désastreuses. Il semble que Boudet, très affligé de la perte de sa femme, ait voulu se dépayser ; il fit donc un voyage de deux ans, et, pendant son absence, il laissa le soin de son commerce à son beau-père, qui alla s’établir rue Comtesse-d’Artois, à quelques pas de son domicile habituel. Lorsqu’il revint et régla ses comptes avec le beau-père, il se vit en face d’une situation désastreuse. Non-seulement la gestion de Jean Poquelin n’avait donné aucun bénéfice, mais encore elle avait absorbé les 1,800 livres qu’il devait toujours à Boudet sur la dot de sa femme et Boudet se trouvait débiteur envers lui de 1,359 livres, qu’il paya sans objection. Boudet était un brave homme, ai-je dit, et toutes ses relations avec la famille où il était entré le laissent voir affectueux et serviable. Mais, en l’espèce, il se montra singulièrement accommodant ; il faut, ou bien que Poquelin père, avant de commencer sa gestion, ait stipulé à son profit des conditions léonines auxquelles Boudet aurait souscrit de bonne grâce, ou bien qu’il ait lui-même éprouvé de grosses pertes, et Boudet se serait montré encore plus généreux en le couvrant dans la mesure du possible. J’inclinerais plutôt vers cette seconde hypothèse, car, vers la même époque, Jean Poquelin reçut de son fils les mêmes bons offices que de son gendre : l’examen de l’inventaire fait après sa mort révèle que, depuis 1664, Molière lui avait remboursé le total des sommes qu’il avait précédemment reçues, c’est-à-dire 3,477 livres, et cela sans lui demander aucun reçu, sans faire valoir que, loin d’être le débiteur de son père, il en était, au contraire, le créancier pour 1,532 liv., son frère et sa sœur ayant reçu 5,000 livres sur la succession paternelle et lui n’ayant obtenu que des avances partielles. Tant de désintéressement sortait si fort des communs usages que, lorsque,