Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/387

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Molière en a certainement vu plus d’un autour de lui, surtout dans les commerces de luxe exercés par sa famille. Parmi ces tapissiers et ces merciers, ces lingers et ces joailliers, les relations avec le beau monde étaient journalières, et il y fallait quelque prudence pour ne se point laisser duper, quelque bon sens pour réserver sa fille à un Cléonte bourgeois.

Non-seulement Molière observa cette façon de sentir, mais il s’en imprégna lui-même, il la conserva lorsqu’il fut devenu comédien, auteur et homme de cour ; car, même alors, nous l’avons vu, il ne renonça pas à ses relations de famille ; par elles il demeura bourgeois, bon bourgeois de Paris. Avec Boileau, issu comme lui de bourgeoisie parisienne, — bourgeoisie un peu plus relevée, celle du Palais, mais, au fond, assez semblable à l’autre, — il représente l’esprit bourgeois dans la littérature du XVIIe siècle. Les deux amis ont tout de cet esprit : les qualités et les défauts, plus ou moins dominans chez l’un et chez l’autre, plus ou moins en opposition ou en équilibre ; mais cet esprit est le fond du génie de Molière et de ce talent de Boileau qui va jusqu’au génie : ferme bon sens, instinct de sagesse pratique et de mesure, goût de la raillerie avec de la justice et de la bonté jusque dans l’extrême satire, haine du faux et de l’outré, du prétentieux et du romanesque ; avec cela élévation moyenne de sentimens, plus de raison que de fantaisie, de force que de délicatesse, parfois une verve un peu grosse et un goût fâcheux pour ce qu’il y a de moins relevé dans la plaisanterie gauloise. Cet esprit sert à comprendre la campagne qu’ils menèrent si vivement l’un et l’autre contre la littérature de cabaret et de ruelle. Ils y portèrent le robuste bon sens qu’ils devaient à leur origine, en y joignant le goût de la cour, où ils trouvèrent l’un et l’autre accès, protection et inspiration. Avant eux, il n’y a pas encore, au XVIIe siècle, ce que l’on pourrait appeler une littérature de tiers-état, c’est-à-dire, en attendant le peuple qui n’existe pas encore comme public, une littérature inspirée et lue par la classe la plus nombreuse et la plus sensée de la nation. Celle qui occupe la première moitié du siècle, littérature de salon ou de cabaret, tantôt léchée, tantôt lâchée, est un contraste de raffinement et de grossièreté, de prétention et de platitude, d’invraisemblance et de terre-à-terre. Au théâtre, principalement, tout cela se mélange ; que les auteurs aient du génie comme Corneille, du talent comme Scarron, une déplorable facilité comme Scudéry, qu’ils soient tragiques ou comiques, tous, s’écartant de la région moyenne des sentimens ou des idées, montent trop haut ou descendent trop bas ; tous, enfin, se guindent ou s’avilissent dans leur existence ou dans leurs œuvres, hôtes des ruelles ou des mauvais lieux.