Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/394

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ses succès et confiante dans la force qu’allaient lui procurer nos 5 milliards, voulut changer son système monétaire. Elle prétendit se transformer en nation riche de nation pauvre qu’elle était ou qu’elle semblait être. Le signe d’une nation riche, qui fait un commerce cosmopolite et où l’aisance pénètre toutes les classes, c’est d’avoir l’or, la substance précieuse par excellence, pour instrument habituel dans les paiemens. L’Allemagne, qui était en ce temps fidèle aux principes économiques que M. de Bismarck s’efforce de lui faire abandonner depuis une demi-douzaine d’années, rejeta comme un haillon sordide la monnaie d’argent et prit celle d’or, changeant avec décision son étalon unique, et n’accordant même pas l’honneur d’une discussion à la doctrine du double étalon. Ce qu’elle faisait, d’autres l’avaient fait avant elle, notamment les états Scandinaves ; d’autres aussi avaient été conviés à le faire, la France, par exemple, en 1867, quand M. Michel Chevalier, M. de Parieu et un certain nombre de banquiers éclairés pressaient le gouvernement impérial d’adopter l’étalon unique d’or. On se rappelle que ce projet n’échoua que par la résistance acharnée de la Banque de France, qui, maintenant toute contrite et embarrassée, contemple avec inquiétude son énorme approvisionnement d’argent.

Voilà l’Allemagne qui, selon l’expression reçue, mais incorrecte, démonétise l’argent. En réalité, elle conserve une quantité considérable de ce métal ; comme le fait remarquer dans un écrit récent un publiciste américain, elle détient encore plus de 100 millions de dollars de monnaie d’argent, et ces pièces circulent dans les transactions beaucoup plus qu’aux États-Unis [1]. L’Allemagne n’a démonétisé, d’après M. Cernuschi même, que h millions de kilogrammes d’argent, qui, d’après notre tarif légal, ne valent que 810 millions de francs environ, et sur ces 4 millions de kilogrammes d’argent qui ont cessé d’être monnaie allemande, il en est 2 millions de kilogrammes environ qui ont été convertis en pièces de 5 francs de l’Union latine. Il n’est donc sorti d’Europe pour l’Asie que 2 millions de kilogrammes environ d’argent, soit pour 405 millions de francs, d’après le tarif de nos lois, ce qui est un chiffre insignifiant. M. Cernuschi a raison de dire, dans une lettre adressée au directeur du Times, que le stock monétaire de l’Europe dans son ensemble est à peu près aussi important qu’il l’était en 1871. Quoique la démonétisation des thalers allemands ait été loin d’avoir l’ampleur que par irréflexion on lui attribue, l’initiative de l’Allemagne coïncida avec un changement profond dans la situation monétaire

  1. The Physics and Metaphysics of Money, by Ramond Gibbons, New-York and London, Putman’s sons, 1880.