Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/422

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main-d’œuvre. Il serait puéril de le dissimuler : les ouvriers des contrées occidentales, ces hommes si bien doués à tant d’égards, se sont laissé eux aussi infatuer par des conditions toutes nouvelles de vie. Un, changement subit de rémunération, une instruction superficielle, la possession soudaine de droits soit politiques, soit civils qu’eux ou leurs pères ne possédaient pas, le rassemblement dans les villes et, en revanche, la raréfaction des ouvriers dans les campagnes, ces circonstances, comme on devait d’ailleurs s’y attendre, au premier moment où elles se sont trouvées réunies, ont contribué à exalter l’esprit d’un très grand nombre d’ouvriers et surtout de ceux qui les mènent. Il en est résulté soit la poursuite de salaires extravagans, soit des habitudes d’oisiveté partielle, soit un relâchement général du travail quotidien. J’ouvre la Série des prix de la ville de Paris pour l’année 1883 et j’y trouve les salaires suivans : 1 fr. 20 par heure pour les tailleurs de pierre ravaleurs, 0 fr. 90 par heure pour les poseurs, 0 fr. 85 pour les briqueteurs, 9 francs par jour pour les parqueteurs, etc. Il serait, sans doute, très heureux que l’état général de l’humanité permît que l’on pût rémunérer dans ces proportions une main-d’œuvre qui, en définitive, est presque grossière. Mais cela n’est pas. Dans l’ensemble du monde, les 9 dixièmes des hommes même laborieux sont à une singulière distance de ces conditions. Les ouvriers occidentaux, particulièrement ceux des États-Unis, de l’Angleterre et de la France, oublient qu’ils ont constitué jusqu’ici, par des circonstances spéciales, une sorte d’aristocratie dans le monde du travail ; et, comme toutes les aristocraties, ils ont, à la longue, cédé à l’exaltation ; ils en sont arrivés parfois à perdre le goût du travail et surtout l’habitude de la conscience dans l’ouvrage. Leurs chefs ou leurs meneurs ont cherché à les détourner des sentimens et des habitudes qui font le bon et solide ouvrier. De ce côté, la civilisation occidentale court un grand péril. Quand on aura vraiment ouvert la Chine, comme on se propose de le faire, quand à cette population de 350 à 400 millions d’âmes, on aura donné des chemins de fer, des usines à vapeur et des capitaux, il faudra bien que le prix des salaires et l’étendue des loisirs se nivellent chez toutes les nations du monde, de même que s’est déjà nivelé le prix des marchandises. Les rémunérations exceptionnelles, les flâneries de deux ou trois journées par semaine, ne pourront survivre à la concurrence prochaine de l’extrême Orient. Il est désirable que, pour de réformer soi-même, l’on n’attende pas cet événement redoutable ; la conversion viendrait trop tard. De même que les capitalistes doivent accepter la nature des choses et se résigner à une baisse graduelle de leurs profits, de même aussi les ouvriers, ceux du moins qui s’étaient