Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/455

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embaume, rafraîchie par la rosée qui tombe sur les pelouses. Ce que nous admirons dans cette page, ce n’est pas seulement la mélodie si heureusement posée sur les mots : Où suis-je ? ce n’est pas seulement la couleur pittoresque de l’orchestre, le frisson continu des violons, les échos veloutés du cor et la fraîche limpidité des flûtes, c’est encore et surtout la nouveauté, pour l’époque et le théâtre qui virent naître le Songe, du sentiment et de la sensation exprimée. Cette futaie ombreuse, endormie sous les étoiles, est peut-être le premier coin de nature entrevu au théâtre par un musicien français. Que dis-je, entrevu ! M. Ambroise Thomas a contemplé ce paysage lunaire, et l’a rendu dans toute sa poésie. Depuis, quand un autre de nos compositeurs, qui, lui, fut surtout un paysagiste, quand Félicien David a mis sur les lèvres de son Hélios les stances idéales de l’Extase, il s’est involontairement souvenu des stances de Shakspeare, et l’hymne d’Herculanum doit quelque chose de sa beauté sereine à l’hymne du Songe d’une nuit d’été. Sans doute, on peut trouver dans l’œuvre bientôt quadragénaire de M. Thomas des grâces un peu fanées, des formes de pensée et de style devenues aujourd’hui presque des formules ; mais cette page-là demeure, et demeurera longtemps. Ici le musicien a pour lui la puissance irrésistible, l’éternelle beauté de la nature ; il touche, dans notre âme, aux cordes qui ne se briseront jamais : les trilles, les fioritures, les vocalises passeront ; ces deux strophes ne passeront pas.

On reproche au Songe, et nous le lui reprochons nous-même, l’abus des traits, des points d’orgue et des roulades ; il y a quarante ans, cette agilité du discours musical était de mode : on parlait beaucoup, quitte à ne pas toujours dire grand’chose. Mais, dans cette scène de l’apparition, lorsqu’au chant de Shakspeare, Elisabeth, encore invisible, répond, les roulades elles-mêmes sont les bienvenues et se justifient par les convenances scéniques autant que par l’agrément musical. On oublie trop aujourd’hui cette distinction très juste de Grétry. Il y a chanter pour parler, mais il y a chanter pour chanter. Ne sait-on pas d’ailleurs, depuis Rossini, que les vocalises peuvent être charmantes, et, depuis l’air d’Ottavio dans Don Juan ou la romance du Saule, qu’elles peuvent être dramatiques ? ici, mélodieuses seulement, et deux fois égrenées en des tonalités de plus en plus claires, les fusées vocales d’Elisabeth sont en situation : la nuit, derrière la feuillée, il est naturel qu’une jeune fille chante un peu, si elle en est capable, comme chanterait le rossignol, qu’elle remplace, et qui s’est toujours refusé au récitatif. Ces notes, qui pleuvent comme les étoiles dans le ciel d’été, achèvent d’éblouir Shakspeare, et redoublent sur son imagination troublée le prestige de la nuit harmonieuse.

Après cette page poétique, bien qu’au-dessous d’elle, nous avons retrouvé dans le Songe plus d’une page aimable ou spirituelle. Du