Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/460

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pas compromettre : je vous jure que la cause est perdue. Venez avec nous, qui serons vainqueurs demain. Demain on rougira d’être partisan de Shakspeare : ne le soyez plus à cette heure-là ! »

C’est ainsi que des personnages qui nous veulent du bien nous tentent. Examinons pourtant de quelle manière ce mouvement d’opinion s’est produit. Sur Hamlet il sera temps de s’expliquer à l’automne, quand la Comédie-Française, en grande dame qui ne se dédit pas, aura fait cette épreuve, annoncée avant celle de la Porte Saint-Martin. Aujourd’hui tenons-nous-en au Songe d’une nuit d’été : regardons de près son aventure, avec le courage de la bonne foi. Au risque de mal reconnaître de spirituelles avances et de ne pas contenter, cependant, MM. Paul Shakspeare et William Meurice (car ce n’est pas d’une traduction qu’il s’agit, mais d’une collaboration), au risque d’être accusé d’erreur des deux parts, cherchons la vérité.

Combien de spectateurs, le soir de la première, avant le lever du rideau, connaissaient le Songe d’une nuit d’été ? Je me souviens qu’à la Comédie-Française, après une petite pièce et avant Andromaque, assis au dernier rang de l’orchestre, je surpris ces mots échangés, au premier rang du parterre, par deux hommes bourgeoisement vêtus : « Sais-tu ce que c’est qu’Andromaque, toi ? — Non, je sais seulement que c’est une comédie, et que ça se passe à Rome. » — Un autre jour, dans ce même théâtre, lieu de rendez-vous des amateurs de belles-lettres, j’étais au balcon, adossé contre une loge où se tenait une femme du monde, une femme dont le mari était propriétaire de journaux. C’était la première représentation de la reprise de Ruy Blas ; M. Mounet-Sully jouait le héros ; pour ce rôle, il avait sacrifié sa barbe, de sorte qu’on avait pu d’abord ne pas reconnaître dans cet homme en livrée qui exécute un ordre et quitte la scène sans avoir dit une parole, le beau Mounet. Quand il reparut, à l’appel de don Sallusie, et, de sa voix chantante, répondit : « Votre Excellence ? — Tiens ! s’écria ma voisine, Mounet-Sully fait un rôle de domestique ! »

Si le sujet de Ruy Blas était inconnu de cette dame, et le genre et le lieu d’Andromaque méconnus de mon bonhomme en redingote, puis-je croire que beaucoup de mes compagnons, l’autre soir, étaient familiers avec le Songe d’une nuit d’été ? C’est un bibelot d’espèce plus rare, — je veux dire qu’il se trouve sous la main et convient au goût de moins de gens, — que la statue de marbre taillée, polie, animée par Racine, et le mannequin façonné, costumé, garni d’une riche boîte à musique par Hugo.

Le Songe d’une nuit d’été, on en connaît le nom, qui est joli et fait rêver. Ce nom donne même à ce chef-d’œuvre un avantage, le seul possible, sur le reste de l’ouvrage d’un homme divin (si cet adjectif n’offense pas sa mémoire), qui n’a pu faire autre chose que des