Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/700

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M. Drumont, en effet, n’aurait pas écrit si les juifs n’existaient pas ; et, de jour en jour plus nombreux, plus puissans, plus riches, — surtout plus riches, — les juifs réduiront enfin le chrétien à la glèbe pour peu que le chrétien tarde encore à « supprimer » les juifs : voilà bien, si je ne me trompe, tout le livre de M. Drumont. J’en ai lu beaucoup de plus clairs, dont l’idée principale se dégageait plus nette et s’embarrassait moins de développemens inutiles : j’en ai peu lu de plus dangereux.

Ce n’est pas qu’en général, pour ma part, je goûte beaucoup les juifs ; et je crois même, en y réfléchissant, que je ne les goûte pas du tout. Je ne goûte pas non plus la musique, ni les montagnes. C’est sans doute l’effet d’une disposition personnelle, d’une idiosyncrasie, comme je crois que l’on dit quand on ne veut pas user du mot d’infirmité. Mais nos sympathies ou nos antipathies personnelles ne sauraient être la règle ou la mesure de nos jugemens ; et, sans en avoir l’air, c’est peut-être le comble de l’intolérance, quand nous essayons de conformer nos idées à nos goûts. Nos goûts sont une chose, nos idées en sont, ou en devraient être une autre. Et si ce principe était mieux connu, non-seulement de M. Drumont, mais de la plupart de nos critiques et même de nos historiens, on suivrait moins son goût, les opinions seraient moins divisées, les jugemens moins contradictoires. Aveuglé par sa haine des juifs, à laquelle il essaie vainement de donner de beaux noms, M. Drumont, mécontent de son siècle, a fait peser sur les seuls juifs la responsabilité d’un état de choses dont ils ont bien pu profiter, mais qu’ils n’ont rien fait pour amener. Et ils y auraient aussi bien travaillé que je croirais encore être injuste en le leur reprochant, puisqu’ils n’y auraient travaillé qu’avec nous.

Existe-t-il d’abord, comme le croit M. Drumont, une différence, une opposition, un antagonisme de race entre le juif et nous, entre le Sémite et l’Aryen ? Peut-être, pour se prononcer, faudrait-il savoir avant tout ce que c’est qu’un Sémite et ce que c’est qu’un Aryen. M. Drumont le sait-il ? et, quand il oppose la « candeur » naturelle de l’Aryen à « l’astuce » innée du Sémite, ne se moque-t-il pas un peu de son lecteur ? Car évidemment il veut rire quand il nous dit que tout Juif dégagerait une odeur de race, fœtor judaïca ; — et de plus, il fait un solécisme, ce qui n’est pas bien de la part d’un Aryen. Toutes ces théories sur les races étaient bonnes jadis, elles sont bonnes encore pour ceux qui se paient de mots. Mais pour ceux qui, comme nous, ne sont pas absolument sûrs qu’un Chinois ou même un Peau-Rouge ne soient pas des hommes, pour ceux qui pensent qu’il y a plus de ressemblances que l’on ne croit, plus de rapports et de traits communs entre un mandarin du Céleste-Empire et un préfet de la république française, il y en a sans doute bien davantage, et de plus frappans entre un re-