Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/710

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sociale, et l’exagération, si d’ailleurs nous sommes aussi corrompus que le prétend M. Drumont, c’est d’en rendre les juifs responsables. Voilà trop longtemps que nous sommes très capables d’aller de nous-mêmes à la corruption, sans que personne nous y pousse, et de nous y complaire. « Dans une société livrée à toutes les convoitises, dit quelque part M. Drumont, où le sentiment du juste et de l’injuste a presque entièrement disparu, où ceux qui souffrent sont foulés aux pieds par ceux qui jouissent, la catastrophe finale n’est plus qu’une question de temps. » Je ne sais si la catastrophe est prochaine, et on peut dire qu’en vérité M. Drumont fait le prophète à bon marché, car il est bien certain que, pas plus que ceux qui nous ont précédés, nous ne sommes éternels, en conséquence de quoi la catastrophe ne manquera pas d’arriver tôt ou tard. Mais comment la faute en sera-t-elle aux juifs, plutôt qu’aux protestans, plutôt qu’aux catholiques eux-mêmes, c’est ce que j’ai tâché de montrer que l’on ne voyait pas ; et supposé que M. Drumont lui tout seul eût bien vu, quel remède, après tout, nous proposerait-il ? Car il ne veut pas que je prenne au sérieux les paroles qui terminent son livre, et que j’appellerais odieuses si je ne regardais moins à ces paroles elles-mêmes, qui dépassent évidemment la pensée de M. Drumont, qu’à la sincérité de colère et d’indignation qui les a dictées. Si, d’ailleurs, les juifs étaient vraiment aussi puissans en France que le croit M. Drumont, le plus sûr moyen d’accroître leur puissance ne serait-il pas justement de renouveler contre eux les persécutions d’autrefois ? Mais ils peuvent dormir tranquilles dans leurs hôtels « bien capitonnés, » comme dit M. Renan, et s’y laisser mourir « au milieu des œuvres d’un art délicat et des images du plaisir, qu’ils ont épuisé, » parce que s’il se trouvait, — comme tout est possible, et surtout de nos jours, — quelques malheureux pour les y aller inquiéter, ceux-là mêmes qui ne les aiment point voudraient du moins défendre en eux la seule chose que nous respections encore quelquefois, j’entends les droits de l’humanité. Hath not a Jew eyes ? hath not a Jew hands, organs, senses, affections, passions?

F. Brunetière.