Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/94

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leurs sentimens intimes, en chantant les beautés de la nature : Pierpont, Dana, Allston, Sprague s’effacent devant le nom illustre et vénéré de Bryant, le seul d’entre eux dont le génie eut des élémens de durée, celui que l’on a nommé le père de la poésie américaine.


III

La carrière de William Cullen Bryant fut longue autant qu’heureuse ; né en 1794, il mourut en 1878, laissant le souvenir de talens multiples et universellement admirés, mais avant tout la mémoire d’un juste. « Quand il tomba, dit M. Stedman, dans cette saison des fleurs qui avait inspiré un de ses poèmes les plus charmans (June), il sembla, pour employer une métaphore indienne, qu’on entendit dans le silence de la forêt s’abattre un grand chêne. » En parlant de lui, il est impossible de séparer l’homme de son œuvre, malgré l’opinion fort répandue qui veut qu’on ne juge pas un écrivain ou un artiste au point de vue de la moralité commune. La vie publique et privée de Bryant fut toujours en rapport avec ses discours et ses écrits. Ce type idéal du républicain eut une jeunesse sans reproche, une vieillesse exempte de toute décrépitude ; il adora la droit et la liberté, il garda fidèlement l’esprit religieux le plus élevé ; il ignora un pessimisme dissolvant et ne calomnia ni ne maudit la vie. Une majestueuse simplicité fut le signe distinctif de son caractère et de ses vers. Ceux qui exigent la variété dans l’inspiration seraient tentés de lui faire un défaut de cet imperturbable équilibre des facultés physiques et morales ; mais, aux yeux de ses compatriotes, il ne manqua rien à Bryant pour tenir le premier rang, pas même le prestige de la fortune, si puissant dans un pays où l’on professe le culte de l’or. Non que la muse eût contribué beaucoup à l’enrichir ; il ne lui demandait qu’un délassement après le travail laborieux du jour. N’oublions pas qu’il naquit dans un temps où la poésie ne pouvait être pour un jeune Américain la vocation unique, où chaque homme était appelé à jouer des coudes dans la mêlée.

Son père figurait parmi ces lettrés, plus nombreux qu’on ne croit sur la liste de l’émigration, qui allèrent chercher par-delà les mers le droit de penser librement en conformant leurs actes à leurs convictions ; il lui transmit le goût de l’étude ; l’enfance méditative de William Cullen Bryant fut nourrie par la lecture de ceux que l’on considérait alors comme les maîtres de la littérature anglaise : Pope, Thomson, Cowper, Wordsworth, qu’il prit pour modèles, le dernier surtout, jusqu’à ce que son âme s’exaltât soudain au contact de la seule nature dans ces régions pastorales du Massachusetts, où son adolescence s’écoulait. A quatorze ans, il avait donné une satire politique, l’Embargo. Thanatopsis et les poésies lyriques qui