Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/952

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déguisés une question irritante dont ceux-ci pouvaient se servir contre lui, de suivre le troupeau républicain pour rester son chef. Il s’est hâté de proposer lui-même ce qu’il avait refusé il y a trois mois, une loi d’expulsion, — et alors on a eu sous les yeux, une semaine durant, cet étrange spectacle d’une crise où la liberté des princes est devenue l’objet d’une sorte de marchandage entre républicains au milieu de toutes les intrigues. L’exil serait-il total ou partiel ? Serait-il facultatif ou obligatoire ? Pendant quelques jours une commission a passé son temps à changer d’avis et de rapporteur, au risque de mêler la comédie à l’affaire la plus sérieuse. Il fallait cependant en finir, c’est bien certain. La question est passée de la commission devant la chambre, où, après un débat passionné, l’alliance s’est faite entre le facultatif et l’obligatoire, et le vote a prononcé : l’ère des proscriptions est rouverte en France après quinze années pendant lesquelles la paix publique n’a été troublée ou menacée que par ceux qui proscrivent aujourd’hui les princes !

Que l’exil frappe tous les princes, qu’il n’atteigne que les « chefs des anciennes maisons régnantes et leurs héritiers directs par ordre de primogéniture, » comme on le dit assez singulièrement dans une loi républicaine, c’est toujours la proscription ; c’est le retour à la politique des mesures exceptionnelles sans nécessité évidente, sans raison, et M. le président du conseil, avec ses roueries de langage, avec toutes les habiletés d’une parole doucereusement violente, n’est pas arrivé à démontrer comment ce qu’il jugeait lui-même inutile il y a trois mois est devenu tout à coup nécessaire pour la sauvegarde de la république. Ces princes qu’on bannit ou qu’on menace de l’exil ont-ils conspiré ? Ont-ils réclamé quelque privilège ou prétendu se mettre en dehors des lois communes et se dérober à leurs obligations de Français ? Un n’a pas même hasardé cette accusation ; M. le président du conseil n’a su trouver que cette éternelle histoire de l’hôtel Galliera, comme si c’était un attentat contre la république d’inviter des ministres étrangers à aller saluer une jeune princesse destinée à porter la couronne de Portugal ! La seule raison vraie, décisive, naïvement avouée par M. Madier de Montjau, celui que ses amis appellent « le vieux fleuve, » c’est que les républicains éprouvent le besoin de se débarrasser de ces princes qui les gênent, — et M. le président du conseil est trop obligeant pour ne pas se rendre à ce désir. L’aveu est certes précieux. Seulement les républicains, comme on le leur a objecté, oublient qu’ils ont pu, eux aussi, être gênans pour d’autres gouvernemens, qu’ils pourraient le redevenir, — qu’ils justifient par leurs actions tout ce qu’on a fait, tout ce qu’on pourrait faire encore contre eux, — et c’est ainsi que les violences s’enchaînent, qu’on tourne toujours dans ce cercle de proscriptions si justement caractérisé par la vive et ferme parole d’un jeune orateur, M. Piou. C’est ainsi qu’au lieu de créer une république