Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/954

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semblent se réveiller de temps à autre et s’apercevoir subitement que tout va à la dérive. Ils évoquent plaisamment l’ombre de M. Gambetta ! Ces docteurs naïfs et prétentieux découvrent tout à coup que la république a besoin d’être gouvernée aussi bien que la monarchie, que l’anarchie n’est pas un régime des plus sains, qu’un gouvernement doit être un gouvernement. C’est à merveille ! Il faut un gouvernement, il y a longtemps qu’on s’en doute. Seulement, — et ici on ne peut séparer les ministres et les députés, — si depuis dix ans tout dépérit et s’énerve dans la direction des affaires publiques, qui donc l’a voulu ? Depuis dix ans on est occupé à réaliser cet idéal qu’un spirituel Espagnol, d’autrefois, appelait le « dégouvernement absolu ; » on passe son temps à dissoudre les forces de l’état, à désorganiser les pouvoirs publics, à livrer l’administration, la magistrature, l’enseignement, la paix religieuse, les finances aux partis qui prétendent imposer leur domination. On recueille aujourd’hui ce qu’on a semé. Ce sont les radicaux qui commandent ; les ministres n’ont plus qu’à obéir, vivant au jour le jour dans une oscillation perpétuelle, entre les violences et les faiblesses. Assurément, s’il y avait eu un gouvernement, cette triste affaire des princes ne se serait jamais produite, et en dehors même de cette affaire, on n’a que le choix des faits, des incidens où se manifestent à la fois le désordre des esprits, la confusion des idées, l’impuissance de l’autorité publique ; on a sous les yeux ces deux exemples où semblent se résumer et se concentrer tous les caractères de la politique du jour.

Voilà plus de trois mois déjà qu’a éclaté cette pénible grève du bassin de l’Aveyron, de Decazeville. Évidemment s’il n’y avait eu qu’une question de salaires ou de relations de travail entre la compagnie des mines et ses ouvriers, elle aurait pu être résolue en quelques jours. Si elle dure encore, c’est que les agitateurs sont allés s’abattre dans cette malheureuse contrée pour organiser, à l’occasion d’un différend industriel, une sorte de campagne socialiste et révolutionnaire. Tout le monde s’en est mêlé. Des députés, des journalistes se sont chargés de faire de la politique agitatrice à Decazeville aux dépens de toute une population, d’entretenir la grève en laissant espérer aux ouvriers tantôt les secours qu’on ne manquerait pas de leur envoyer, tantôt les sympathies et l’appui du parlement. Ils n’ont que trop réussi à tout envenimer, à exciter les passions ; mais, certainement, de tous les incidens de cette déplorable affaire, un des plus bizarres est l’intervention d’un député radical, M. Laur, qui n’est pas le premier venu comme M. Basly, qui doit avoir quelque instruction puisqu’il est ingénieur, et qui du premier coup a trouvé le moyen de montrer ce qu’il peut y avoir de désordre dans une tête républicaine. M. Laur avait imaginé de se proposer comme arbitre, comme pacificateur, et, à voir comment il entendait son rôle, on comprend aisément que la compagnie ne se soit