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anglaise. Imaginez ce que dut être la proportion après que Cromwell et Guillaume eurent établi dans le nord et dans l’ouest leurs vétérans. Le professeur Huxley considère que l’Irlande est plus saxonne que la moitié occidentale de l’Angleterre, et M. Lecky endosse cette opinion. Je m’abriterais derrière ces deux autorités, si je ne pouvais faire mieux encore, invoquer l’autorité de M. Froude lui-même. Lorsqu’il étudia la question des races à un point de vue plus large, en parcourant les colonies anglaises, il reconnut que l’écueil où s’est brisée la souveraineté britannique dans le Nouveau-Monde, et où elle se heurtera bientôt en Australie, c’est précisément le caractère saxon. L’esprit dominateur de la métropole et l’esprit d’indépendance du colon ne sont qu’un seul et même esprit. C’est cet esprit-là qui a rendu la vie si dure aux vice-rois de Dublin pendant le XVIIIe siècle.

Mais j’abandonne cette chicane ; j’accepte la question, cette fois encore, telle qu’elle est posée par M. Froude ; j’ouvre son livre pour y trouver la démonstration, par l’histoire, de sa thèse retentissante, et je n’y rencontre rien que la preuve de la profonde, de l’irrémédiable incapacité des Anglais à gouverner l’Irlande. Ils ont été tour à tour violens et faibles, corrupteurs et corrompus. Tracasseries parlementaires, roueries légales, terreur militaire, ils ont essayé de tout, — c’est M. Froude lui-même qui le dit, — de tout excepté de la justice. Si la race supérieure se comporte ainsi, que pourra faire de pis la race inférieure ?

Les Irlandais, il est vrai, ne sont pas mieux traités par un juge qui les a condamnés d’avance. Quoi qu’ils fassent, ils ont tort. Lorsqu’ils se révoltent : vous voyez, ils sont ingouvernables. Lorsqu’ils demeurent tranquilles : ils sont trop lâches pour revendiquer leur liberté par les armes. Ils émigrent : ils n’ont pas le sentiment du foyer. Ils meurent de faim dans leur chaumière de boue : pas d’énergie, pas d’initiative ! Ils se taisent : c’est pour conspirer. Ils parlent : peuple de bavards !

Dans son Histoire d’Elisabeth, M. Froude avait tracé le portrait de Shan O’Neil, comte de Tyrone. Singulière figure, à la fois grotesque et terrible, que ce Shan O’Neil, qui s’excuse de ses meurtres innombrables en alléguant son peu d’éducation, son ignorance des usages mondains ! Pour s’en défaire, on lui fait cadeau d’un baril de vin empoisonné : à peine réussit-on à le purger. Il enlève une comtesse écossaise, la tient à la chaîne toute la journée, ne la détache qu’à l’heure des repas et à l’heure du coucher, et, dans une condition aussi dégradante, la pauvre comtesse devient amoureuse de son ravisseur. Ces traits avaient fait les délices des lecteurs britanniques. M. Froude, dans ses Anglais en Irlande, crut pouvoir tirer la même caricature à plus de cent