Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 83.djvu/107

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se demandait s’il n’était pas allé trop loin en plaçant Mrs Carlyle sur un autel et en montrant son mari à ses pieds, dans une attitude humiliée et repentante. Lorsque parurent les deux derniers volumes de la Vie de Carlyle (Life in London), le public eut une nouvelle surprise. Entre le tourmenteur et sa victime, les rôles semblaient presque renversés. Les torts de Carlyle étaient singulièrement allégés ; les travers de sa femme, jusque-là invisibles, paraissaient à tous les yeux. On retrouvait, au lieu d’une martyre muette et résignée, une femme aigrie qui, pendant vingt ans, n’a cessé de se plaindre ou de railler, qui, dans les scènes de ménage, rendait avec usure le mot âpre et le sarcasme amer, qui laissait son mari partir pour un long voyage sans un mot d’adieu, qui l’envoyait, à trois heures du matin, finir la nuit dans un hôtel de Dumfrids, à dix milles de sa chambre à coucher. L’impression finale fut équivoque. Carlyle ne parut pas plus aimable, Mrs Carlyle sembla moins touchante. On ne s’accorda que sur un point, pour déclarer que l’œuvre biographique de M. Froude était manquée.

Elle l’est en effet. Habitué à choisir et à polir ses matériaux, M. Froude n’avait retrouvé, dans cet ingrat travail, aucune des libertés de l’histoire. En publiant à part et à l’avance ses documens, il s’était interdit de les mettre en œuvre, et, de page en page, y renvoyait gauchement le lecteur désorienté. La vie conjugale des Carlyle, leurs voyages, leurs indigestions, leurs changemens de bonnes tenaient la moitié des volumes. Les quelques pages consacrées aux principaux ouvrages de Carlyle étaient de pauvres morceaux de critique ; l’effort tenté pour éclaircir ses vraies croyances religieuses échouait misérablement. En somme, la Vie de Carlyle ressemblait à un livre comme des monceaux de moellons et des amas de plâtre ressemblent à un temple grec. Peut-être était-ce là le monument funèbre qui convenait le mieux à cet ardent contempteur de l’art et du goût, à ce farouche iconoclaste : un tas de pierres, pareil à ces cairns qui se dressent, de distance en distance, parmi les bruyères de son pays.

Carlyle a exercé sur la seconde moitié de ce siècle une influence presque égale à celle de Goethe sur les cinquante premières années. Tel, chez nous, qui n’a jamais entendu prononcer son nom, est un carlylien sans le savoir. La religion sans paroles, le culte des héros, la germanolâtrie, l’histoire subjective, ont fait du bruit, sinon des prosélytes. Il n’est pas jusqu’à ce style exagéré, fiévreux, haletant, par lequel nos jeunes écrivains croient prouver leur force, qui ne soit un legs de Carlyle. N’est-ce pas lui qui leur a donné l’exécrable recette : « Dire d’autant plus que l’on sent moins ? » Mais cette action de Carlyle est, en quelque sorte, une action diffuse. Il n’a point laissé d’école ; M. Froude est le premier de ses élèves et