Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 84.djvu/447

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Oui, c’est ton début dans le monde ;
Et, depuis lors, certainement,
Tu payas plus d’un acte immonde
Et plus d’un travail infamant.

Aveugle, le pied sur sa roue,
La Fortune t’a dû lancer
A tout hasard et, dans la boue,
Les drôles t’allaient ramasser.

Tu fus parfois de sang tachée ;
Tu roulas sur les tapis verts ;
L’avare avec soin t’a cachée
Dans les plus rigoureux hivers.

Souvent tu fus mise, discrète,
Par un vieillard aux yeux luisans
Dans la main de la proxénète
Dévoilant un sein de quinze ans ;

Et, dans la froide indifférence,
Tu payais, sans t’en émouvoir,
Le matin quelque conscience
Et quelque débauche, le soir.

Mais, malgré la honte et les crimes,
Je me l’avoue avec effroi,
Pour ses appétits légitimes
Un poète a besoin de toi ! ..

Oh ! le temps lointain, l’âge antique,
Où l’aède mélodieux,
Pour gagner son repas rustique,
Chantait les héros et les dieux !

O barbarie hospitalière !
Il entrait, jamais étranger,
La lyre au dos, blanc de poussière,
Sous le chaume heureux du berger

Et s’asseyait dans la famille
Qui contemplait son front rêveur,
Tandis que la plus jeune fille
Lavait les pieds du voyageur ! ..