Page:Revue des Deux Mondes - 1888 - tome 86.djvu/682

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l’Oued-Malouya, frontière naturelle de l’Algérie française et du Maroc. Il avait couru de graves dangers à Tisint, à Tintazart, à Mrimina, qui, selon l’expression d’un marabout, est « un ventre d’hyène, le réceptacle de tout ce qu’il y a de mauvais. » Ce fut dans les derniers jours de son voyage, sur la route de Debdou, qu’il eut à subir sa plus périlleuse épreuve. De ses trois zetats, l’un, nommé Bel-Kasem, était un parfait honnête homme ; les deux autres étaient des coquins ; à la blancheur de ses habits, à la bonne mine de son mulet, ils le croyaient chargé d’or et n’avaient offert de lui servir d’escorte que dans le dessein bien arrêté de le piller.

A midi et demi, comme il marchait en tête de la caravane et prenait ses notes, il se sentit tout à coup tiré en arrière et jeté à bas de sa monture. On le terrassa, on lui rabattit son capuchon sur la figure, et quoique Bel-Kasem fit tout pour le délivrer, les deux coquins le fouillèrent méthodiquement, ne lui laissant que les deux choses auxquelles il tenait, ses instrumens et ses papiers. Ils avaient trouvé son bagage plus léger qu’ils ne pensaient ; furieux de leur déception et de n’avoir fait que demi-besogne, ils voulaient lui prendre la vie et son mulet : « Durant le reste de cette journée et durant toute celle du lendemain, ils discutèrent ce sujet, pressant Bel-Kasem de m’abandonner, de les laisser me dépêcher d’un coup de fusil, lui faisant des offres, lui promettant sa part. Bel-Kasem fut inébranlable et déclara qu’ils n’auraient ma vie qu’avec la sienne… Étrange situation d’entendre durant un jour et demi agiter sa vie et sa mort par si peu d’hommes et de ne rien pouvoir pour sa défense ! J’étais sans armes ; un revolver était dans mon bagage, il m’avait été pris. »

M. de Foucauld a raconté sa laborieuse reconnaissance au Maroc dans cette langue claire, limpide, exacte, colorée sans aucune recherche de couleurs, qui est la marque des vrais voyageurs, et son beau livre, aussi substantiel que curieux, fait naître bien des réflexions. La première qui s’impose à l’esprit est que, sous peine de commettre de graves erreurs de conduite, les puissances européennes qui ont des intérêts au Maroc doivent considérer cet empire comme une fiction ou comme une expression géographique. On ne peut prendre aux gens que ce qu’ils ont, et le sultan qui, dans ses heures d’orgueil extravagant, s’arroge des droits sur le Niger et sur Timbouctou, ne possède en réalité que le cinquième du territoire qu’il envisage comme son domaine et son patrimoine. Une puissance qui se flatterait, en le dépossédant, d’acquérir toute la portion de terre comprise entre Tanger et le Sahara serait loin de compte, et ceux qui envahiraient sa succession hériteraient surtout de ses ennemis, qui sont innombrables. Il régit despotiquement le pays des bureaux ; il y encaisse des sommes énormes sans y faire aucune dépense d’utilité publique, il y met les fortunes en coupe réglée, il y vend sa justice ou plutôt son injustice.