Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 91.djvu/377

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Prudence est donc, par quelques-uns de ses défauts, un véritable Espagnol : il l’est aussi par ses qualités, et l’on ne doit pas être surpris que l’Espagne ait eu sur lui une telle influence. Il l’aimait avec passion ; elle lui semblait une terre bénie à laquelle Dieu témoigne une faveur particulière :

Hispanos Deus aspicit benignus.

Il n’est jamais plus heureux que lorsqu’il peut, célébrer des martyrs de son pays. L’Espagne est déjà, ce qu’elle sera jusqu’à la fin, la dévote Espagne. Le culte des saints y a pris tout de suite une grande extension. Chaque ville a les siens, dont elle est fière, qu’elle comble d’hommages. Emerita, « la belle colonie romaine dont un fleuve lave les murs, » a donné naissance à sainte Eulalie ; c’est là qu’est morte la noble enfant en confessant sa foi ; aussi lui a-t-on élevé une belle église, qu’on montre avec orgueil aux voisins, et que Prudence est fort heureux de décrire : « Le plafond brille de poutres dorées ; le pavé de marbre resplendit de couleurs variées, comme une prairie au printemps. » Tarragone est pour lui l’heureuse Tarragone, felix Tarraco ! Elle est encore tout illuminée des flammes du bûcher de son évêque Pructuosus. Mais rien n’égale Cœsaraugusta (Saragosse) ; après Carthage et Rome, c’est elle qui compte le plus de martyrs. Elle en possède un si grand nombre que toute la ville en est sanctifiée, et que le Christ y règne en maître :

Christus in totis habitat plaleis,
Christus ubique est !

Quelque nombreux qu’ils soient, elle tient à tous et n’en veut perdre aucun. Les habitans de Sagonte prétendent s’emparer de saint Vincent, sous prétexte qu’il a souffert le martyre chez eux : « Il est à nous, répondent ceux de Saragosse, quoiqu’il soit allé mourir dans une ville inconnue. Il est à nous ; c’est chez nous qu’il a passé sa jeunesse et qu’il a fait l’apprentissage de ses vertus. » Ces saints, qu’on se dispute et dont on se montre si fier, il est naturel qu’on veuille les combler d’hommages. Quant vient l’anniversaire de leur mort, qu’on appelle leur jour de naissance (natalies dies), parce que ce jour-là ils sont nés à la vie éternelle, toute la ville est en joie, et l’on se met en frais pour leur faire honneur ; c’est pour des solennités de ce genre que plusieurs des hymnes de Prudence ont été composées. Comme les odes de Pindare, qui