Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/634

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pondérés, menés à bout, et pouvant faire figure, une fois leur fraîcheur passée, dans les bonnes collections. La somme de talent dépensée en 1889 est incommensurablement plus grande qu’en 1789 ; on trouverait pourtant peut-être moins de peintures dignes d’un musée dans les 2,771 d’aujourd’hui que dans les 206 d’autrefois. D’autre part, le public, infiniment plus nombreux, se trouve à la fois plus instruit et plus troublé. La multiplicité des publications, des études, des critiques, des commérages sur les arts et les artistes, la facilité des voyages, la généralisation des notions élémentaires, l’excitent en même temps qu’ils l’inquiètent, et s’il apporte. en ses jugemens plus précipités une ouverture d’intelligence singulièrement plus étendue et plus passionnée, il y apporte aussi une incertitude de doctrine et de goût qui encourage à la fois les artistes à tous les genres de tentatives, sans pouvoir les aider à se fixer dans un seul.

Le fait important qui domine au milieu de cette activité extraordinaire et désordonnée doit cependant nous faire espérer qu’il en sortira, pour notre art, une période de prospérité nouvelle, si l’on veut bien comprendre la nécessité qu’il y a, pour les meilleures innovations, à s’appuyer sur le fonds solide des traditions nécessaires, si l’on veut bien ne pas s’imaginer qu’à chaque génération, dans un pays de vieille et noble civilisation, les arts, ainsi que la littérature, se peuvent renouveler de toutes pièces. Ce fait, qui est dû, en grande partie, à l’influence prise depuis trente ans par une incomparable suite de grands paysagistes, c’est un amour sincère et curieux de la vie des choses et de la vie des êtres dans leurs manifestations les plus simples, un amour plus aident peut-être et plus général qu’on ne l’a jamais éprouvé. Sous ce rapport, l’affranchissement des formules étroites et des théories exclusives, en nous permettant de renouer la chaîne interrompue avec les maîtres naïfs ou savans, mais toujours simples et graves, du moyen âge, de la première renaissance et du XVIIe siècle hollandais, nous a rendu d’incomparables services. Quelle que soit l’insuffisance générale des résultats obtenus en ce moment, dans une période de transition tumultueuse, on ne saurait nier que les tentatives des peintres restent le plus souvent intéressantes par un certain goût très marqué de franchise et de naturel ; et si la critique a le droit de se plaindre fréquemment, au Salon actuel, c’est moins sans doute sur la direction générale suivie par eux que sur la légèreté ou la présomption qu’ils apportent à la suivre.


II

Ce qu’il y a toujours de plus faible, c’est la peinture historique et décorative, celle qu’on appelait autrefois la grande peinture,