Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/932

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Lorsque le baron vint lui annoncer la nouvelle, qui la frappa comme la foudre, Théodora était assise sur un divan, chaussée de pantoufles rouges brodées d’or, enveloppée d’une kazabaïka de velours rouge, garnie de martre. Ses mains disparaissaient dans les larges manches de sa kazabaïka, et ses pieds reposaient sur une énorme peau d’ours. Dans cette attitude, son visage sévère, avec sa noire chevelure et ses grands yeux sombres, avait une expression démoniaque.

Elle regarda le baron d’un air effaré, sans remuer, sans dire un mot. Elle paraissait comme saisie de terreur à l’idée de quitter cette maison seigneuriale, où elle avait commandé en maîtresse, pour redevenir une simple paysanne.

— L’homme que je t’ai choisi, dit le baron, est Begoulevitch, le plus riche paysan du pays. Il ne manquera rien à ton trousseau. J’espère que tu seras raisonnable, Théodora.

En effet, elle se montra beaucoup plus raisonnable que le baron ne s’y attendait. Pas une plainte, pas une menace ne s’échappa de ses lèvres. Elle obéit, muette et résignée, trop fière pour exhaler la tristesse et la colère qui troublaient son âme. Elle poussa son empire sur elle-même jusqu’à sourire lorsque le baron se pencha vers elle et l’embrassa sur le front, mais ce sourire était froid à donner le frisson.

Quand le baron l’eut quittée, elle se leva brusquement, se dirigea vers la fenêtre et contempla longtemps le paysage morne qu’attristait si profondément la brume automnale. Puis, tout à coup, elle se jeta à genoux devant l’image de la madone, au-dessous de laquelle brûlait une petite lampe bleue, et elle se mit à prier en pleurant à chaudes larmes.

En la mariant, le baron Ander donnait à Théodora une couple de très beaux chevaux, deux vaches, cinquante moutons et une somme d’argent importante, insignifiante pour le baron, qui en perdait souvent davantage au jeu dans une seule nuit, mais qui représentait une fortune pour le paysan serbe du Banat. C’est ce qui décida celui-ci à épouser la maîtresse du grand seigneur.

Ce mariage fit beaucoup rire et jaser. On se moqua également des deux époux. « Elle, qui se croyait déjà baronne, disaient les paysannes, il lui va falloir mener paître elle-même ses oies, tout comme nous ; c’est triste. » Begoulevitch dut en entendre de bien plus raides, mais il était philosophe et laissa dire. Après avoir tâté et caressé les chevaux et les vaches, s’être extasié devant la beauté des moutons, ayant compté et recompté l’argent, il prit la femme, sans sourciller, par-dessus le marché.