Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/691

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Lorsqu’il fit une excursion à la fromagerie de Steinlebach, il avait formé le projet d’y coucher en plein air, enveloppé dans son manteau, sous une cépée de hêtres. Il ne craint pas les rhumatismes, mais il craint son sous-préfet, son kreizdirektor, qui a l’œil sur lui. Si ce fonctionnaire vigilant et perspicace avait appris qu’un député au Reichstag, en tournée dans les Vosges, passait ses nuits à la belle étoile, il aurait prêté sans doute à cet excentrique de sinistres intentions. M. Grad se ravisa, il se résigna à coucher sous la toiture de l’étable, où il fut mangé des puces.

L’Alsace est un pays très varié, très divers, et ses habitans sont aussi habiles à inventer ou à faire marcher des machines qu’à tirer de la terre tout ce qu’elle peut produire. Personne n’était mieux fait que M. Grad pour la peindre sous toutes ses faces ; il est également verse dans l’histoire naturelle et dans les sciences industrielles et économiques. Il y a de tout en Alsace. La plaine basse qui, de Baie à Lauterbourg, borde le Rhin sur une longueur de 200 kilomètres est en été toute jaune de moissons, et on y trouve des villes et des vallées si industrieuses qu’elles font vivre une population double de celle que pourraient nourrir ses récoltes. Cette plaine est adossée à des montagnes riches en pâturages comme en forêts, dont la neige blanchit cinq mois durant les plus hautes cimes. Au pied de ces montagnes s’échelonnent des coteaux onduleux, couverts de vignes justement vantées, qui faisaient dire à un professeur de droit romain : « Que nos vins sont excellens ! comme ils chauffent nos têtes ! » Ce jurisconsulte avouait toutefois que quelques-uns d’entre eux sont « de redoutables brise-mollets, wadebrecher. »

Quel que soit le goût dominant des lecteurs de M. Grad, ils trouveront à se satisfaire en l’accompagnant dans ses excursions méthodiques à travers son beau pays, et en lisant les copieuses et instructives dissertations qu’il a cousues à ses descriptions et à ses récits. Aimez-vous les montagnes et les fleurs, il vous conduira dans les gazons du Hohneck, où foisonnent avec le myosotis, l’arnica jaune, la renoncule dorée, l’adamante au parfum subtil, l’angélique des Pyrénées, le gnaphale de Norvège, ou il vous fera faire l’ascension du Grand-Ballon, et vous apprendra, chemin faisant, que vous ne devez pas vous prendre aux significations apparentes des mots, que les sommets des Vosges ne ressemblent point à des aérostats, qu’on les nomme belch ou ballons parce qu’ils furent jadis consacrés au culte de Bel ou Belen, dieu-soleil des Celtes. Êtes-vous pêcheur, M. Grad vous révélera les secrets de la pêche du saumon dans le Rhin ou de la truite dans les ruisseaux des Vosges. Êtes-vous chasseur, il vous fera connaître une plaine dans laquelle il suffit d’une seule traque pour coucher sur le carreau 400 lièvres, 30 chevreuils, tous broquarts, 80 faisans, tous coqs, et d’où l’on