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SACRIFIÉS.

Dès qu’il revenait aux champs, pâli et maigri, il ne tardait pas à s’y épanouir à nouveau par la chasse, par le cheval, par de folles randonnées au fond des bois, à travers la lande, aspirant avec ivresse les senteurs de sève des grands arbres, des mousses grasses, avec leur pullulement de champignons roux, toute la saine et fortifiante odeur du terroir natal.

Puis, quand il lui fallait, après deux mois, quitter de nouveau ses chères habitudes de plein air, et, qu’ayant franchi la porte de sa prison scolaire, il s’y retrouvait emmuré pour dix longs mois, un nuage de tristesse s’étendait sur son âme, — qui se repliait. Trop franc pour dissimuler sa souffrance, trop fier pour s’en plaindre, il ne cherchait ni les confidences, ni les conseils, préférant rester impénétrable à cette foule d’indifférens, maîtres ou camarades, qui ne l’eussent pas compris. Travailleur par besoin d’activité, autant que par émulation, il se défendait, sans aucune affectation, mais obstinément, contre les idées dont on prétendait lui imposer la formule toute faite, laissant entendre à ses professeurs qu’il réclamait d’eux un simple bagage scientifique, et qu’au surplus il comptait former seul ses appréciations, loin de leurs jugemens disciplinés et intéressés. Aussi les pères l’aimaient-ils peu : ils lui reprochaient de manquer de confiance, d’être infesté de toutes les rêveries malsaines de libre examen et de tolérance, de vouloir tout contrôler par lui-même, ce qui témoignait d’un orgueil condamnable, et, bien que reconnaissant qu’il était impossible d’articuler contre l’élève un grief précis, ils ne le trouvaient pas, pour l’avenir, assez défendu par les pieuses traditions de sa famille.

Si Jean de Vair eût été un homme ordinaire, sitôt son baccalauréat passé, il eût cédé aux instances des siens et fût revenu à Vair. Ses chevaux, ses chiens l’y attendaient, et aussi cette existence de gentilhomme campagnard, qu’il ne tenait qu’à lui de ne jamais plus interrompre, puisque, étant fils unique, tout l’invitait, après s’être marié, à y faire souche ainsi qu’avait fait son père. Mais le jeune homme ne croyait pas qu’on pût vivre de la sorte, tranquille et indifférent en son coin, sans se soucier de son temps, de son pays, de la France et de ses destinées. Il estimait qu’un homme robuste, instruit et sain d’esprit, sans charge de famille, se doit à son pays et que, descendant d’une longue suite d’aïeux qui tous avaient porté l’épée, ce serait en plus un crime de lèse-hérédité que de se dérober à si fière obligation.

Il tourna donc le dos à Vair et vint à Paris se préparer à Saint-Cyr. Telle était bien la voie qui lui convenait. Saint-cyrien, il l’avait reconnu à son premier défilé ; officier, il sentait grandir sa passion pour ce métier des armes, à mesure qu’il en comprenait mieux la grandeur et qu’il en sentait mieux les lourdes responsa-