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des jambes, il trouverait à s’amuser après les lagopèdes et les lièvres de montagne, lesquels ne sont blancs que la neige venue, mais ne quittent jamais les sommets. Ça ne valait pas les lièvres de plaine, ni les perdreaux rouges, à beaucoup près ; pourtant, c’était encore du vrai gibier, sans compter le plaisir de le tuer si haut.

Toujours devisant, le chemin s’abrégeait.

À partir de Thorame-Haute, de Vair en connaissait dans leur plus petit détail les environs, qu’il avait explorés maintes fois avec ses chasseurs. En revoyant la vieille fabrique de draps de Beauvezer, il lui sembla qu’il était arrivé, et il n’en douta plus lorsqu’il eut franchi le pont de Villars, bien qu’il n’aperçût pas encore Colmars, enfoui dans son creux, entre ses petits forts de Savoie et de f France.

III.

Le lendemain, dès quatre heures du matin, la caserne des chasseurs était très animée. Les hommes achevaient de boire leur café, une vraie lavasse ce jour-là, par la faute du cuisinier, qui s’était levé trop tard, comme si, le capitaine sitôt revenu, il ne fallait pas s’attendre à une grande expédition dans la montagne !

On parlait peu, les yeux encore gros de sommeil, tout à la bousculade des derniers préparatifs. Dans la cour, les clairons sonnaient l’assemblée ; on se hâtait de rentrer le pantalon dans les guêtres, de mettre sac au dos, d’ajuster la bretelle du fusil ; un sergent distribuait aux chefs d’escouade des cartouches à blanc ; le fourrier, encore en caleçon, le dernier prêt, le plus rossard, un plumitif de malheur, montrait, par l’entre-bâillement de la porte, sa tête ébouriffée, cherchant un homme de bonne volonté pour lui essuyer son fourniment, et chacun gagnait le lieu du rassemblement, les premiers tout lentement, comme ennuyés de leur avance ; les derniers, pressés, maladroits, dérangeant trois camarades avant de trouver leur place.

L’appel avait commencé, le silence s’était fait absolu, d’autant que le capitaine s’avançait sur son arabe gris de fer et qu’on savait qu’il no badinait pas sur la tenue et l’immobilité. Il passait devant le rang, très sérieux et attentif, inspectant tout l’homme de la pointe des cheveux à celle des souliers, exigeant qu’on le regardât bien droit dans les yeux et, lorsqu’il voulait marquer sa satisfaction, il inclinait imperceptiblement la tête.

Depuis le commencement de la belle saison, il emmenait ses hommes régulièrement, deux ou trois fois la semaine, dans la montagne, les entraînant à la marche, les rompant au passage des