Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/254

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
250
REVUE DES DEUX MONDES.

sceptre de l’esprit et du goût était même tombé de ses mains impuissantes. Assurément, l’heure était venue, car comment taire plus longtemps cet amour qui l’engageait devant Dieu à Mireille et n’avait d’autre issue que leur union ? D’avance il redoutait qu’au lieu d’y voir le don sacré de deux âmes, les siens ne l’interprétassent comme une victoire de cette société nouvelle sur l’ancienne, sur la leur ! Si cette dernière hypothèse l’emportait, alors la lutte était certaine.

Jamais autant que ce soir-là il n’avait envisagé nettement une telle conséquence ; et, connaissant combien son père surtout se montrait intraitable, en toute discussion, sur le chapitre des idées, des hommes et des choses du jour, il se demandait si son bonheur ne courait pas au-devant de terribles orages.

Lorsqu’il rentra chez lui, il était décidé à en finir tout de suite avec les incertitudes. Toute la nuit il écrivit, et le courrier du lendemain emporta, pour sa mère, sa longue confession, le est de son cœur, et le secret de sa destinée.

XI.

Tempête et mistral. Au port, les navires dansaient sur leurs ancres, avec de brusques oscillations de leur mâture ; d’un air qui ne promettait rien de bon, l’eau furieuse se ruait sur les jetées avec des clameurs de foule déchaînée et crachait contre l’obstacle immobile l’écume de sa colère.

Dans la cité, par les rues, passaient des cyclones de poussière, les toitures criaient, violemment ébranlées, leurs tuyaux tordus, leurs zincs arrachés. À l’horizon très pur, où le jour pointait à peine, se promenaient pourtant quelques zébrures de plomb contre lesquelles s’acharnait ce vent enragé. Et le voilà, pour en nettoyer le ciel, qui s’emmaliçait.

À cette heure matinale, sur la place d’Arenc, balayée par l’ouragan, fouettée sous un tourbillon de pierraille, se mouvaient les signes sombres des pelotons de chasseurs à pied.

Découpée par rectangles dans l’attente de maisons qui ne sont pas venues, avec ses trous, ses défoncemens, ses cailloux blancs, cette place présente l’aspect d’un immense terrain vague, sorte de lande perdue au milieu d’une ville. Toujours vide de passans, elle ne sert qu’à sécher des chiffons ou bien aux exercices de la troupe.

Par cette froidure aiguë, souillée par le vent qui courait sous les vêtemens et raidissait les doigts, les yeux aveuglés, le cerveau lassé sous la répétition des rafales, les hommes alternaient le maniement d’armes avec des mouvemens de pas gymnastique. L’on souffrait dur à manœuvrer dans cette tempête, et les gradés n’avaient