Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/27

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
23
SACRIFIÉS.

a fait un peu sursauter ce matin. Cependant, si c’est la coutume ici, nous nous y ferons.

— Vous me voyez, mademoiselle, tout interdit de ma mésaventure, répondit de Vair, et, avant de me retirer, je vous présente toutes mes excuses pour un fait qui ne se renouvellera pas.

— Oh ! je ne suis pas la châtelaine ; réservez vos excuses pour ma sœur, qui descend et qui sera très heureuse de vous pardonner.

La porte de la maison s’ouvrait, en effet, pour laisser passer une jeune femme d’une beauté accomplie. Encore plus régulièrement belle que sa jeune sœur, Mme Marbel ne lui ressemblait que juste assez pour accuser ce qu’on est convenu d’appeler l’air de famille. Avec son profil de camée, ses cheveux d’une teinte incertaine, son sourire calme, ses yeux très doux, elle n’avait rien de la fougue qui éclatait chez l’autre, ni la flamme de son regard, ni l’arc noir de ses sourcils contrastant avec l’or de ses cheveux, ni la folie sonore de son rire, ni cette ardeur de vivre qui faisait explosion hors de son être. La jeune fille forçait l’admiration avant qu’un examen attentif eût surpris les légères incorrections de ses traits, la jeune femme attendait, au contraire, de cet examen même l’hommage extasié que ne pouvait manquer de lui attirer la perfection absolue des siens.

Souriante, Mme Marbel s’avançait, vêtue d’une matinée de foulard rouge, les cheveux tordus en une grosse natte qui lui tombait plus bas que la ceinture, et, sans le moindre embarras, elle dit au capitaine :

— Arrivées cette nuit seulement dans cette solitude, je ne vous cache pas que nous avons été un peu surprises, ma sœur et moi, de ce bruyant réveil ; mais nous ne saurions vous en vouloir, monsieur, puisqu’il nous prouve que notre abandon n’est pas si complet et, en tout cas, que nous sommes sous bonne garde.

— Votre indulgence, madame, répliqua de Vair, me rend encore plus inconsolable de ma maladresse. Notre seule excuse est dans l’abandon prolongé des Sorguettes…

— Oui, je sais, la maison déserte, comme on l’appelle ici… Vous doutiez-vous seulement qu’elle eût un propriétaire ?

— Je suis mieux informé que vous ne supposez, fit en riant l’officier, et votre nom est assez connu dans tout le Midi pour que je n’aie pas grand mérite à l’avoir retenu.

— Comment ! vous connaissez mon nom ? s’écria la jeune femme ; mais c’est une grosse supériorité que vous avez sur moi.

— Pardon, en effet, madame, d’avoir tant tardé à me présenter. Je suis le vicomte de Vair, et j’ai l’honneur de commander une compagnie de chasseurs.

Déjà conquise par les allures d’homme du monde de son inter-