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toujours pressé, poussait jusqu’à la cour, remettait son cheval au fermier, en lui recommandant de se borner à le promener en main. Puis les minutes s’ajoutaient les unes aux autres et l’animal se retrouvait fatalement à l’écurie, jouant avec les dernières brindilles du foin dont l’homme lassé avait garni sa crèche en désespoir d’attente.

Pendant ces longues visitas, Mme Marbel, lorsque le soin de sa maison ou de sa correspondance l’appelait ailleurs, ne voyait aucun inconvénient à laisser les deux jeunes gens tête-à-tête.

Elle sentait confusément que leur intimité grandissait, mais en tout cas si discrète, si voilée, que le moment où il lui faudrait y regarder de plus près lui paraissait indéfiniment reculé. Tant qu’elle les voyait si peu embarrassés, si expansifs, si rieurs, elle était tranquille ; l’amour naissant n’a point ces apparences de franche camaraderie.

Oh ! elle ne méconnaissait aucun de ses devoirs de grande sœur ; elle en était pénétrée au point de vue général d’abord. Au point de vue particulier aussi, et celui-ci se résumait dans l’intention très arrêtée chez leur père de marier Mireille au fils d’un de ses amis, armateur comme lui. Fortune, milieu, intérêts d’affaires, tout s’accordait dans ce projet. Seule de la famille, Mireille ne s’en doutait pas. Mais nos usages français ont si bien appris aux jeunes filles à savoir faire cadrer leur sentimentalité avec les nécessités d’utilité pratique qu’on ne les consulte qu’au moment d’acheter la corbeille, tant leur consentement fait peu question ! Mme Marbel s’était mariée d’après ces idées, pouvait-elle supposer sa sœur susceptible d’y échapper ?

Ce jour-là, l’après-midi s’annonçait très orageux ; les nuages accouraient de l’est avec des airs de bataille, comme des troupes qui se massent, et se fondaient dans une nuée d’un noir livide, laquelle, déjà trop pesante, s’appuyait sur les cimes, prête à se rompre. Le calme plat qui précède le vent d’orage avait fait la chaleur suffocante.

En bas, à mi-côte, partout où s’apercevait une nappe verte, les gens se hâtaient pour leurs foins menacés ; déjà il n’était plus temps de les rentrer, à peine pouvait-on espérer de les mettre en tas pour les défendre un peu.

Le facteur, au lieu de s’arrêter, comme d’habitude, pour casser méthodiquement une croûte, en l’arrosant de plusieurs verres de vin, avait pris sa course vers Beauvezer, disant :

— Le tonnerre va secouer la vallée à en faire danser toute la pierraille. On risquera sa peau aujourd’hui à flâner par la montagne.

De son poste habituel, Mireille, le front soucieux, inspectait