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SACRIFIÉS.

veiller sur toi. Une circonstance fortuite nous a fait connaître M. de Vair : notre commun isolement, autant que ses qualités personnelles, lui ont ouvert tout de suite notre intimité. Ici, nous étions si loin du monde et de tout ce qui s’y rapporte, qu’il ne m’est pas venu à l’idée qu’une situation de ce genre amènerait ses conséquences ordinaires. Mon erreur était d’autant plus déplorable que les circonstances concouraient au contraire à hâter un dénoûment contre lequel j’avais à te prémunir. Chaque jour tu voyais M. de Vair, vos entretiens restaient d’autant plus libres qu’aveuglée, comme je l’étais tout d’abord, je vous laissais l’un à l’autre dans un tête-à-tête à peine interrompu. Lorsque tardivement la lumière s’est faite dans mon esprit, vous nagiez déjà en plein roman ; j’ai dû y pourvoir. J’ai essayé de m’y prendre en femme du monde, plutôt qu’en gouvernante anglaise. N’étant pas plus qu’une autre dénuée de séduction, j’ai pensé, sans verser hors des conventions du flirt le plus permis, à m’attribuer le rôle de dérivatif jusqu’au jour où nous serions rendues à notre existence habituelle. Alors, suivant la loi des séparations d’ici-bas, le temps, l’absence et la distraction eussent achevé mon ouvrage… Actuellement tout ce petit échafaudage est par terre. Est-ce parce que la combinaison n’en était pas heureuse, ou bien plutôt parce que le mal était fait lorsqu’on s’est avisé du remède ? C’est à toi de m’éclairer. Tu ne m’as jamais inspiré qu’une tendresse sans bornes, et je ne crois pas que mon cœur ait manqué d’éloquence pour te la crier en toute occasion. Peut-être ce souvenir aurait-il dû déconseiller l’outrage de tes soupçons et, en tout cas, en atténuer l’emportement…

Elle ne put achever. Deux bras l’étreignaient violemment, et Mireille lui sanglotait ce seul mot : — Pardon !

Elle fut longtemps à se calmer. Chaque fois qu’elle tentait d’ouvrir la bouche, les larmes submergeaient ses pauvres paroles repentantes et elle se replongeait dans le sein de sa sœur, où elle restait écrasée sous son désespoir. Enfin, sa joue contre celle de Miette et sans la regarder, elle parvint à articuler ces mots :

— J’étais folle et indigne, pardonne, tu sais, je ne suis pas comme une autre, tout chez moi est premier mouvement, colère ou amour, pourtant je ne suis pas mauvaise. Comment en suis-je venue-là ! Rien n’a arrêté la déraison de ma pauvre tête folle, rien, pas même l’horrible pensée de t’outrager jusqu’au fond de l’âme, ma pauvre et chère bien-aimée qui m’as enveloppée de tant d’amour patient et dévoué ! Je voudrais m’expliquer mon sacrilège et je n’ose pas regarder au fond de moi, il y a là un inconnu qui m’épouvante : qui suis-je donc pour que cette monstrueuse accusation ait pu y germer !…