Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/564

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entra dans une fureur telle que le général von der Mosel, se jetant entre le père et le fils, offrit sa poitrine au premier, qui avait mis l’épée à la main. Mais Frédéric-Guillaume, je pense, était abattu, atterré autant qu’irrité. Il est impossible qu’il n’ait pas pensé en ce moment que les violences commises sur la personne de son fils déposeraient contre lui-même dans le procès d’opinion qui allait s’engager devant l’Europe. L’acte officiel de l’interrogatoire du 12 août dit qu’il somma le prince « de la façon la plus sérieuse d’honorer, comme il devait, Dieu et son seigneur et père, et d’avouer, sur son devoir et sa conscience, toutes les circonstances de la désertion projetée. » Avant de livrer son fils à la justice, Frédéric-Guillaume dut parler de ce ton de juge et s’en tenir là. Le prince prit dès lors la manière qu’il va garder, mêlant des mensonges à la vérité avec un sang-froid extraordinaire, fier, insolent même, mais rusé toujours et ne poussant jamais rien à l’extrême. Il est très-possible qu’il ait répondu à son père en lui reprochant ses violences et ses désespérantes paroles « qu’il ne devait s’en prendre qu’à lui seul de ce qui était arrivé. »

Frédéric fut ensuite conduit dans une chambre et gardé par des sentinelles, baïonnette au canon. Le lendemain, il fut interrogé par le colonel Derschau sur des questions préparées par le roi. Il répondit par un roman. Il voulait, dit-il, aller incognito à Landau, Strasbourg et Paris, prendre du service, passer en Italie, se distinguer par des actions d’éclat et obtenir ainsi la grâce de sa majesté ; mais, au même moment, le roi, qui a envoyé l’ordre de poursuivre Keith, apprend que celui-ci est allé, non pas à Strasbourg, mais à La Haye. Le prince est donc convaincu de mensonge. Le roi le lui fait dire et, de plus en plus, il se trouble ; il va jusqu’à croire à une conspiration contre sa vie. Le prince fut informé de ces soupçons terribles ou les devina. Il écrivit alors une de ses lettres à circonlocutions serviles, par lesquelles il avait coutume de corriger ses accès de fierté.

« Mon cher papa, je prends encore une fois la liberté d’écrire à mon cher papa, pour lui demander en toute soumission de lever mon arrêt, assurant que tout ce que j’ai dit ou fait dire à mon cher papa est vrai. Quant aux soupçons qui sont contre moi, le temps montrera qu’ils ne sont pas fondés, et j’assure que je n’ai pas eu la mauvaise intention que l’on pense. J’implore de mon cher papa sa grâce, et je demeure, ma vie durant, avec le respect le plus soumis, son fils très dévoué. »

Le roi, pour toute réponse, remit le prince aux mains du général Buddenbrock, avec ordre de le conduire à travers l’Allemagne, à la forteresse de Spandau. L’escorte devait éviter les territoires de Hesse et de Hanovre, pays suspects, où le prince trouverait