Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/605

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supériorité intellectuelle et morale, qui suppléent au nombre et dont le nombre subit l’ascendant.

Combien, au temps de César, Rome comptait-elle de citoyens ? Le recensement de l’an 70 avant l’ère chrétienne en accuse 450,000. En décuplant presque ce chiure, César n’en accrut pas la valeur ; le recensement de l’an 28 en donne 4,063,000, mais sous le règne d’Auguste le nombre ne s’accroît que peu. A cette époque, où Rome atteignait l’apogée de sa grandeur, combien d’hommes pouvait-elle mettre en ligne ? Vingt-cinq légions, 400,000 soldats, couvraient l’empire, qui, de l’Océan à l’Euphrate, mesurait 1,000 lieues de longueur sur 500 de largeur et comprenait quatre-vingt-sept provinces peuplées d’environ 100 millions d’habitans. « Un consul, écrivait le roi Agrippa, commande, sans un soldat, aux cinq cents villes d’Asie ; 3,000 légionnaires suffisent à maintenir dans l’obéissance le Pont, la Colchide et le Bosphore, pays rebelles à toute autorité. Quarante vaisseaux ont rendu la sécurité aux flots inhospitaliers de l’Euxin, et la Cappadoce, la Bithynie, la Cilicie et la Pamphylie acquittent régulièrement le tribut sans qu’il soit besoin d’une armée pour les y contraindre. Dans la Thrace : 2,000 hommes ; chez les Dalmates, les Espagnols et les Africains : une légion ; en Gaule : 1,200 soldats, autant que la Gaule a de villes, telles sont les forces qui assurent l’obéissance de ces vastes et puissantes régions… Dieu seul a pu porter si haut la grandeur du peuple romain. Une révolte contre lui serait une révolte contre Dieu même. »

Si, plus tard, le nombre eut raison de Rome, ce ne fut pas parce que le nombre faisait défaut à Rome, qui, prodiguant le droit de cité, avait accru le chiffre de ses citoyens et celui de ses légions, mais parce que le facteur sans lequel le nombre est impuissant, le ressort patriotique, intellectuel et moral s’était détendu, et que le jour n’était plus où un centurion montrait avec orgueil son bouclier percé de cent vingt traits et l’ennemi en déroute.

Lorsque, quatre cents ans plus tôt, l’Asie déborda sur l’Europe, quelles forces la Grèce pouvait-elle opposer à Xerxès ? Derrière lui marchaient quarante-six nations, formant un total de 2,640,000 combattans, suivis d’un nombre à peu près égal de servans et d’ouvriers. Contre cette avalanche de plus de 5 millions d’hommes qui, « sur leur passage, dévoraient les provinces pour apaiser leur faim, épuisaient les eaux des fleuves pour étancher leur soif » et menaçaient de submerger la Grèce ; contre les mille vaisseaux des Perses, la Grèce ne put mettre en ligne que trois cent quatre-vingts trirèmes et moins de 100,000 combattans. Ils suffirent à sauver l’Europe et à rejeter l’Asie, vaincue, de l’autre côté du Bosphore.