Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/617

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l’Algérie et la Tunisie, les Antilles et la Guyane, l’Indo-Chine et nos possessions océaniennes ; elles couvrent une superficie de 3 millions de kilomètres carrés renfermant une population de 30 millions d’habitans. Par leur étendue et leur population, par leur importance et leur richesse, elles font de la France la seconde puissance coloniale du monde, le premier rang appartenant sans conteste à l’Angleterre. Le nombre n’apparaît ici que comme un facteur secondaire ; sur ce total de 30 millions d’habitans qui peuplent nos colonies on ne compte que 500,000 Français, soit un soixantième, mais dans l’Inde anglaise, sur 269,477,728 habitans on ne compte que 89,798 résidens anglais. La disproportion est bien autre, et l’Angleterre, moins peuplée que la France, étend son empire colonial sur une population décuple de celle de nos possessions. Quelle réfutation plus éclatante de la théorie du nombre, appliquée aux colonies, que le simple rapprochement de ces deux chiffres : population de la Grande-Bretagne 35,241,482, population de son empire colonial 300 millions !

D’autres facteurs que le nombre interviennent donc, assez puissans, assez efficaces pour rétablir l’équilibre entre des chiffres aussi disproportionnés, pour compenser une aussi formidable infériorité du facteur que l’on tient pour le premier de tous. Ces autres facteurs, chacun les connaît ; on les a vus à l’œuvre, l’histoire nous les montre à chaque page, forces vives d’une nation, incessamment actives dans leurs combinaisons infiniment variées. A l’opposé du nombre, elles sont insaisissables et impondérables. On ne pèse, ni ne mesure le patriotisme, la foi religieuse, la force morale, la capacité intellectuelle, la volonté, l’énergie ; elles échappent à tous les calculs et l’on n’en est plus à compter combien de fois, dans tous les domaines, elles ont eu raison du nombre. L’Europe leur doit sa supériorité, comme Rome leur a dû l’empire du monde et la Grèce sa grandeur. Si une poignée d’administrateurs et quelques milliers de soldats maintiennent dans la paix et dans l’obéissance des millions d’hommes d’une autre race, c’est que cette poignée d’administrateurs et ces milliers de soldats sont d’une race supérieure, que la valeur intellectuelle et la science politique des uns, la froide bravoure et la discipline des autres paralysent les résistances et que, contre elles, le nombre est un facteur impuissant, conscient de son impuissance.

Ces forces, la France les possède au plus haut degré. A les reléguer à l’arrière-plan, elle ne saurait que se diminuer et renier les élémens de sa grandeur. En tout temps elle les eut pour elle, en aucun temps elle n’eut le nombre de son côté. Ce que l’on peut lui reprocher, c’est de n’avoir pas su tirer d’elles ce qu’elles