Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/618

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pouvaient donner, c’est, en matière coloniale surtout, d’avoir dédaigné les enseignemens du passé et les leçons du présent. Contrairement aux uns et aux autres, on a tendu à l’excès les rouages d’une administration paperassière et tracassière, on a voulu appliquer aux colonies lointaines les méthodes gouvernementales d’un fonctionnarisme à outrance. On a multiplié les emplois et les places, plus soucieux de faire un sort à des protégés que de confier à des mains sûres l’avenir de nos colonies.

Puis notre centralisation excessive tend de plus en plus à faire affluer les capacités au centre, où elles se paralysent, et à faire refluer les médiocrités aux extrémités, où les fautes commises sont aussi plus difficiles à réparer. Le contrôle y fait défaut, le pouvoir est plus étendu, l’abus que l’on en peut faire moins surveillé. Plus clairvoyante, l’Angleterre est aussi plus habile. Les emplois lointains y sont la route des honneurs et de la fortune. Investis de grands pouvoirs, mais sentant peser sur eux une lourde responsabilité, ses agens coloniaux, ses administrateurs largement rétribués connaissent la race qu’ils gouvernent. Soigneusement triés parmi ceux qui ont donné sur place et dans les rangs inférieurs des preuves de capacité, ils constituent ce noyau d’hommes capables, expérimentés, qui tiennent dans l’obéissance l’Inde soumise et domptée.

Nous n’aurions qu’à gagner à l’imiter, à cesser de faire des fonctions lointaines le refuge des déclassés ou des politiciens décavés, à n’écarter, au nom de passions politiques éphémères, aucune de nos forces vives, et sous le misérable prétexte de rancunes religieuses, à ne pas rejeter le concours de nos missionnaires catholiques. Pour qui les a vus à l’œuvre, la France n’a pas d’aides plus dévoués ni plus efficaces. Si peu nombreux qu’ils soient, ils valent, pour elle, plus et mieux que des bataillons, et ce témoignage que je leur rends ici n’est pas celui d’un co-religionnaire, mais celui d’un protestant, témoin pendant quatorze années de leurs incessans efforts pour civiliser et moraliser une race inférieure, pour l’élever à eux qui se sacrifiaient et mouraient pour elle.

Ainsi fit dans une île de l’archipel hawaïen un modeste prêtre, un pauvre missionnaire que j’ai beaucoup connu. Tout un peuple l’a pleuré ; on a fort parlé de lui en Angleterre, assez peu en France ; cet homme fut cependant un héros et un martyr, et sa courte histoire mérite d’être rappelée.

Il avait nom Joseph Damien ; il naquit à Louvain en 1840. Quelle tristesse cachée, quelle blessure inconnue de la vie, le décidèrent à rejoindre à Honolulu la mission catholique française ? Il ne l’a dit à personne, son secret est resté entre Dieu et lui. Quand de pareils