Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/635

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projets s’en donnèrent à cœur-joie : creusement de ports, de canaux, conquête de terrains à bâtir pour le moment situés au fond des rivières, viaducs, tunnels, ce qui était faisable et ne l’était point, tout y passa. Beaucoup d’idées mises en avant ne valaient rien, et l’on vit bientôt le bout de ce qui était vendable. Il devenait urgent d’aviser à mieux. C’est alors que le ministre des finances, le docteur don Wenceslas Pacheco, qui mérite une place à part parmi les pires conseillers de cette administration funeste, mit en avant le projet de loi sur les banques libres. C’est le gouffre le plus profond où se soit engloutie la fortune nationale.

Pratiquée par d’honnêtes gens, cette loi n’eût pas laissé de présenter des avantages. Elle aurait pu donner à la circulation fiduciaire, la seule qui existe dans la République Argentine, où la monnaie métallique est inconnue, l’unité qu’elle n’avait point et une solidité qu’elle était loin de présenter. C’était une importation nord-américaine. Tout le monde pouvait ouvrir une banque d’émission moyennant une déclaration du capital qu’elle aurait en circulation et le dépôt en or d’une somme un peu supérieure. L’état remettait, en échange, l’équivalent de ce dépôt en titres de rente 5 pour 100 au pair et une quantité de billets égale aux 90 pour 100 de l’or qu’on lui avait versé. Ce dernier était déposé à la Banque nationale, et un bureau d’inspection des banques libres restait nanti des titres de rente. Il était autorisé à les mettre en vente pour le compte de la Banque à laquelle ils appartenaient et à la liquider, si elle faisait de mauvaises affaires. Un service de surveillance fort bien agencé en théorie devait assurer le bon fonctionnement de ce régime.

Il avait, aux yeux des financiers du Panai, un vice rédhibitoire : pour fonder une banque, il fallait au préalable posséder, en espèces sonnantes et trébuchantes, de quoi répondre du sérieux de ses opérations. Or, le grand point était de se procurer de l’argent avec rien. Quelques provinces parvinrent à emprunter en Europe Tordu dépôt. D’autres le prirent simplement à la Banque nationale. La province de Cordoba, citadelle du juarisme et fortement endettée, devait se distinguer par une illégalité flagrante. Elle effectue son dépôt en traites à longue échéance, et le ministre des finances de déclarer que, si cela était contraire au texte, cela ne l’était point à l’esprit de la loi. Pas un des établissemens nouvellement créés n’avait donc de capital propre. Ce n’eût été rien, si ces banques eussent eu le moindre souci de faire valoir loyalement celui qu’on leur avait avancé. Leurs directeurs ne songeaient à rien de semblable ; ils voyaient là un butin à se partager, rien de plus. Des gouverneurs s’empressèrent de prendre à leur banque des crédits