Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/638

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valeur marchande en raison de l’application qu’on avait en vue. Il paraît que tout le champ aurait été vendu peu auparavant 140,000 piastres. Vinrent deux spéculateurs, qui en offrirent 300,000 piastres payables en cédules quand ils l’auraient hypothéqué. Ce n’étaient pas des spéculateurs ordinaires, c’étaient des hommes politiques en vue. L’un était un colonel récemment élu député au congrès. Je l’ai beaucoup connu à la frontière quand il n’était que commandant, fort brave garçon alors, et pas riche. L’autre était général, gouverneur d’un territoire national et proche parent du général Roca. Le marché fait, ils font dresser l’acte de vente, mais au prix fictif de 600,000 piastres, se présentent à la Banque hypothécaire et obtiennent sur cette propriété 1 million 750,000 piastres.

Le plus terrible, c’est que les cédules de la Banque hypothécaire provinciale étaient considérées en Europe comme des titres de toute sûreté, ce qui était absolument vrai avant cette période et reste vrai pour les séries antérieures à la lettre M. C’est en Europe qu’ont continué à être placées les séries M, N, O, P. Les émissions, désignées chacune par une lettre de l’alphabet, se succédaient sous l’administration de M. Maximo Paz avec une effrayante rapidité. Il en était à la lettre P, lorsque le gouvernement national lui signifia la défense formelle d’émettre de nouvelles séries. Ce fut une consternation parmi les hommes politiques qui avaient leur centre d’action à la Plata. Ils avaient tous quelque demande de centre agricole près d’aboutir, et la série en train était épuisée. Que fit-on ? On l’amplifia de 40 millions de piastres. On n’émettait pas de nouvelles séries, puisque le gouvernement national s’y opposait. Les nouveaux titres portaient la même lettre que les anciens, il n’avait rien à dire. Le ministre des finances, — c’était le docteur Pacheco, — ferma les yeux. Qu’était-ce au fond, que 40 millions de plus ou de moins ? ce fut en effet un déjeuner de soleil. Au nouveau ministre des finances, le docteur don Vicente F. Lopez, qui est fort heureusement l’antipode du précédent, incombe aujourd’hui la tâche de relever un établissement financier dont le crédit est étroitement lié à celui de la nation elle-même.

Les appétits des juaristes étaient devenus si impérieux qu’ils en perdaient jusqu’au sentiment de la conservation. Effrayé de la dépréciation croissante du papier, le docteur Juarez appelle un jour au ministère des finances un homme de valeur, M. Rufino Varela. Entre autres mesures, celui-ci imagine de vendre l’or que le gouvernement avait en dépôt à la Banque nationale et d’accumuler ainsi dans ses caisses un stock énorme de papier qui, bien manœuvré, lui permettrait de ranimer la circulation et de donner un