Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/655

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elle se couvre aussitôt de signatures. La démission arrive enfin. Le sénat et la chambre réunis en assemblée l’acceptent par 61 voix contre 22. C’était le 6 août. Il y avait dix jours que la révolution avait tiré son premier coup de fusil.

Je n’oublierai jamais l’aspect que présenta Buenos-Ayres dans les journées des 7,8 et 9 août, car les réjouissances durèrent trois jours. Dès la veille au soir, on s’écrasait rue Florida, en face du club de l’Union civique. Ses chefs, appelés à grands cris, durent à tour de rôle se montrer au balcon, parler, crier le triomphe. L’Union civique, qui ne manque certes pas d’orateurs vigoureux, n’en avait plus à la fin un seul qui ne fût aphone. Au matin du 7, la ville apparut pavoisée. Les tramways, les fiacres, les têtières des chevaux de charrette, tout était orné de drapeaux. Le nouveau président devait se rendre à midi à la Maison-Rose. Les portes en étaient grandes ouvertes, et la foule l’avait envahie. Elle remplissait les cours, les couloirs, les bureaux des ministères, les salons de réception, les balcons et les terrasses du palais, du haut desquelles elle échangeait des vivats avec la houle de peuple qui ondulait sur la place Victoria. Pas un sergent de ville et pas un désordre. J’étais dans la rue Florida, en face de la maison du docteur Pellegrini, lorsqu’il rentra chez lui, vers quatre heures du soir. Ne pouvant avancer ni reculer, je m’étais réfugié dans un corridor pour ne pas être étouffé. Il arrivait à pied, — on avait dételé les chevaux de sa voiture, — soutenu, porté par la foule. Il dut monter sur sa terrasse et faire un discours, il n’en était plus à compter ceux qu’il prononçait depuis le matin. Ce n’étaient dans toutes les rues que cortèges, manifestations et musiques. Des fenêtres de la Nacion, j’ai vu en moins de deux heures une quarantaine de députations venir saluer le journal et acclamer le nom du général Mitre. Une surtout m’a frappé : c’étaient une soixantaine d’ouvriers du Haut-Piémont ou du Tyrol, précédés d’un orchestre d’instrumens rustiques de leur pays, des cornemuses, des tambourins, de singulières petites trompettes de terre cuite. Beaucoup de ces cortèges défilaient en chantant : Ya se fué ! y a se fué ! il est parti ! sur notre air parisien des lendemains d’émeute : Des lampions ! Comment cet air réapparaissait-il à 3,000 lieues sous l’empire de circonstances analogues à celles d’où il a jailli ? Je n’en sais rien. J’ai le regret de dire que le véritable texte primitif était : Ya se fué el burro, « l’âne s’en est allé, » et que nombre de gens portaient à leur chapeau une vignette représentant un âne qui détale. Des mains inconnues en avaient dès le petit jour répandu des milliers dans la ville. Je fais mention de cet enfantillage, parce qu’il donne la note de l’allégresse plus gouailleuse que rancunière des jeunes civiques triomphans. C’est un caricaturiste