Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/692

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Ah ! sans doute, si nous ne parlions jamais que pour agir ; si nous étions toujours uniquement guidés, dans tout ce que nous écrivons, par des intérêts supérieurs à nous-mêmes, des intérêts où celui de notre amour-propre ne fût jamais mêlé ; si nous ne nous proposions que d’instruire, de gagner ou de convertir des âmes ; si nous étions Pascal, — puisque je viens de le citer, — ou Bossuet, ou Bourdaloue seulement, alors, oui, nous pourrions affecter ce mépris de la rhétorique. Nous en pourrions rejeter loin de nous les « ornemens, » et les « artifices. » Nous aurions le droit de dédaigner, pour notre parole comme pour notre personne, « tout ce que les hommes admirent. » Et cependant, et encore, Pascal lui-même, pourquoi donc récrivait-il jusqu’à sept ou huit fois chacune de ses Provinciales [1] ? Pourquoi Bossuet, plus désintéressé que Pascal, refaisait-il, aussi lui, ses Sermons ? Pourquoi revoyait-il si soigneusement le texte de ses Oraisons funèbres ou de son Histoire universelle ? Pour en assurer la doctrine, je le sais, et je le veux bien ; mais aussi, pour que la force de leur parole fît entrer plus sûrement leurs idées dans les esprits de leurs lecteurs ou de leurs auditeurs. Ils avaient donc beau la mépriser, ils faisaient de la rhétorique. S’ils ne lui laissaient pas prendre, dans leur discours, plus de place qu’elle n’en doit occuper, ils en usaient pourtant. Ils savaient le « pouvoir d’un mot mis en sa place ; » ils connaissaient aussi celui d’une « cadence harmonieuse. » Ayant affaire avec des hommes, ils les prenaient par des moyens humains. Cela ne valait-il pas mieux que de les rebuter d’abord, et, voulant nous dire quelque chose, devaient-ils commencer par nous décourager ou par nous dégoûter de les entendre ? Mais ce qui est vrai de ces grands hommes, combien ne l’est-il pas davantage de nous, je veux dire de tous les écrivains qui ne sont ni des apôtres, ni des conducteurs d’âmes, qui écrivent « pour se faire plaisir » à eux-mêmes, peut-être, mais aussi pour que l’on les lise, comme le peintre pour qu’on le regarde, comme le musicien pour qu’on l’écoute ! Je ne passe le mépris ou le dédain de la rhétorique qu’à ceux-là seuls qui n’impriment point, qui n’imprimeront jamais, qui ne laisseront pas non plus de Mémoires derrière eux, qui se garderont enfin toujours d’écrire, — fût-ce contre la rhétorique, puisqu’on en fait dès que l’on écrit.

  1. Comme c’est surtout de Pascal, et de son mot qu’on se réclame pour médire de la rhétorique, on ne trouvera pas mauvais que je reproduise quelques lignes de Nicole, dans son Histoire des Provinciales : « Cette lettre (la première) eut tout le succès qu’on pouvait désirer… Elle produisit dans l’esprit de tous l’effet qu’on en attendait. Elle fit connaître combien le genre d’écrire que Montalte avait choisi était propre pour appliquer le monde à cette dispute. On vit qu’il forçait en quelque sorte les plus insensibles et les plus indifférens à s’y intéresser ; qu’il les remuait, qu’il les gagnait par le plaisir ; et que sans avoir pour fin de leur donner un vain divertissement, il les conduisait agréablement à la connaissance de la vérité. »