Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/698

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assurément, que le besoin de savoir ou de voir, — puisque c’est la nécessité d’agir.

On dira, je le sais, que je confonds ici la rhétorique avec l’éloquence ? J’aimerais alors qu’on voulût bien aussi me dire où est la différence. Car, fût-il Démosthène, Cicéron ou Bossuet, je ne sache guère d’orateur que l’on n’ait accusé de déclamation ; et j’ai même observé qu’en général il suffisait, pour cela, qu’on ne pensât pas comme lui. Bossuet, par exemple, qui est un rhéteur pour Voltaire, quand il écrit son Discours sur l’Histoire universelle, n’en est pas un pour l’auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg ; mais qu’il prononce le Sermon sur l’unité de l’Église, c’est assez, et il en redevient un pour l’auteur du Pape et de l’Église gallicane. La vérité, la voici donc : c’est que, d’orateur à rhéteur, il n’y a de différence que celle de la solidité des choses qu’ils disent ; et, comme cette solidité n’est et ne peut être jamais fondée que dans l’opinion de ceux qui les écoutent, la différence, on le voit, n’est pas grande. Si cependant, prenant le mot de rhétorique dans son sens le plus étroit, et laissant là le fond des choses pour ne nous attacher uniquement qu’à la forme, nous acceptons la définition qu’en donnent ceux-là mêmes qui la méprisent le plus, les argumens ne manquent pas encore pour leur répondre, nombreux et décisifs, parmi lesquels je n’en choisirai qu’un.

Une langue est-elle un organisme ? On le dit ; je n’en sais rien, et je ne le crois pas ; mais ce qu’elle est certainement, ce qu’elle devient dès qu’on s’en sert pour autre chose que pour les besoins de la vie quotidienne, c’est une œuvre d’art. Die Sprache als Kunst : ce titre d’un livre allemand me plaît. Ce que les couleurs et les lignes sont en effet dans les arts plastiques, ou les sons encore en musique, les mots le sont dans une langue, et, à plus forte raison, les « figures, » les tours, la disposition des parties de la phrase. Il y a de beaux mots, qui sonnent bien à l’oreille ; il y en a d’odieux, qui l’offensent, qui la blessent, qui remplissent aussi l’imagination d’idées communes, vulgaires ou impures. Mais que dis-je, des mots ? c’est des syllabes qu’il faut dire, c’est une simple combinaison de consonnes et de voyelles. Vous en trouverez dans nos Dictionnaires d’argot autant d’exemples que vous en voudrez. Osera-t-on soutenir que l’art soit méprisable ou seulement indifférent, qui s’efforce d’éviter ces rencontres ou ces concours de sons, ces mots de prison ou bagne, et s’il ne peut pas toujours absolument les éviter, qui fait du moins son possible pour les dissimuler ? Mais si, selon le mot de Pascal, « le seul ton de la voix change un poème ou un discours de face, » l’accent, le tour, le mouvement ne suffisent-ils pas à modifier le sens d’une phrase ? Rien que de renverser l’ordre des mots d’une phrase, on la rend claire d’obscure qu’elle était, vive et légère celle qui était lourde, nombreuse et harmonieuse,