Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/710

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réticence, sans sous-entendu, le principe et la forme des institutions ratifiées par le pays. Le député, à Paris, parle comme l’évêque à Alger ; mais il y a dans le grand camp conservateur un petit camp où règne positivement une exaspération bizarre qui ne peut plus se contenir. Depuis que M. le cardinal Lavigerie a osé parler d’union, de conciliation dans la république, et surtout depuis qu’il a osé faire jouer la Marseillaise par ses « pères blancs » au banquet où il a reçu les chefs de la marine française et de l’armée, la campagne est ouverte contre ce nouvel ennemi ! On ne va peut-être pas encore jusqu’à l’attaquer dans son apostolat africain, dans toutes ces œuvres qui ont fait de lui un des premiers serviteurs de la France. Sauf cela, tout le reste y est : c’est une guerre de récriminations, d’accusations, de railleries, d’allusions, de perfidies ; il y a même des notes semi-officielles de parti qui vont jusqu’à suspecter la droiture du cardinal et à chercher dans sa conduite quelque calcul inavoué ou inavouable. Les évêques qui seraient tentés, comme M. l’évêque d’Annecy, d’imiter le vaillant prélat, n’ont qu’à se tenir en garde : ils ne seront pas ménagés, ils seront accusés de trahison, de désertion devant l’ennemi, d’alliances impures avec les jacobins et les athées ; ils sont déjà suspects, et c’est vraiment un édifiant spectacle de voir toutes ces plumes catholiques, royalistes ou impérialistes, s’escrimer contre les évêques, s’étudier à avilir l’épiscopat, exciter le bas clergé contre ses chefs, mettre sur la sellette un prince de l’église. On ne peut pas pardonner à M. le cardinal Lavigerie, pas plus d’ailleurs qu’aux conservateurs, constitutionnels ou dissidens, d’avoir donné un signal, de dire ce qui est dans bien des esprits sincères, de chercher, dans une nouvelle situation, une politique nouvelle. C’est fort bien ; mais alors c’est qu’à cette politique, qui n’est après tout que le bon sens, ces puristes de l’orthodoxie conservatrice ont sans doute à opposer une politique plus sérieuse, plus efficace ! Quels moyens ont-ils donc trouvés jusqu’ici pour sauvegarder les intérêts de ces trois millions d’électeurs qui ont voté pour eux, c’est-à-dire pour l’opposition, mais qui n’ont sûrement pas entendu voter pour une révolution, même pour une révolution monarchique ? Ils le savent bien, ils n’ont rien à opposer, rien à proposer, si ce n’est des protestations stériles et des vœux chimériques !

Certainement ces conservateurs jurés, ces monarchistes qui se retranchent dans leur irréconciliabilité et sont à leur manière aussi exclusifs que les radicaux, représentent de grands souvenirs, d’illustres traditions, de puissans intérêts. Le fait est qu’ils ont singulièrement servi leur cause, que depuis vingt ans leur politique n’est qu’une série de mécomptes, d’échecs, de fausses manœuvres, de campagnes mal conduites et souvent compromettantes. Ils ont eu pourtant les majorités, ils ont eu le pouvoir : ils n’ont pas été plus avancés ! Ils n’ont pas refait la monarchie parce qu’ils ne l’ont pas pu ; ils ne la referaient pas