Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/836

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d’avoir nos dents, et quoique nous aimions tant Florence, que pour l’avoir aimée nous souffrons un injuste exil, il nous faut cependant appuyer notre jugement sur la raison plutôt que sur le sentiment. Et quoique pour notre plaisir, il n’y ait pas au monde de lieu plus agréable que Florence, pourtant en parcourant les volumes des poètes et des autres écrivains qui décrivent le monde, en causant entre nous des différens sites et lieux de la terre et en comparant leurs mœurs, nous trouverions, j’en suis sûr, que beaucoup de régions et de villes sont plus nobles et plus délicieuses que la Toscane et que Florence, où je suis né et dont je suis citoyen… » Rapprochez ces paisibles paroles de la u montagnarde chanson » qu’il envoyait à Florence du lieu mystérieux où le retenait « une chaîne si forte, » et vous apercevrez un Dante bien différent du patriote austère, du proscrit mélancolique, du satirique passionné que la tradition a consacré. Ayant dépassé de quelques années seulement le mi-chemin de la vie, il était dans la force de l’âge et l’on peut croire qu’il en jouissait. C’est plus tard seulement que le regret de la carrière brisée, l’ambition, la haine de parti, devaient se réveiller en lui. C’est plus tard qu’il sentira u combien l’escalier d’autrui est dur à monter et à descendre. » En ce moment, il regarde le monde ouvert devant lui, il l’accepte pour sa patrie, il l’aime, et il est encore, aussi, l’amant de la donna pietosa, qu’elle soit femme ou qu’elle symbolise l’étude, l’étude calme, désintéressée et sereine.

Cette curiosité du monde, qui consolait Dante de son exil, le poussa-t-elle aux longs voyages qu’on lui a prêtés, à Paris et jusqu’à Oxford ? A Paris peut-être, et le fait n’a rien de surprenant : il est affirmé par Giovanni Villani, repris et amplifié par Boccace et par Benvenuto da Imola. Tous trois affirment qu’il y étudia, et il n’y a rien dans leurs assertions qui ne soit croyable. Mais bientôt, comme les autres faits de la biographie dantesque qu’on peut considérer comme certains, ce voyage tourne à la légende. On le rapproche des deux terzines du Paradis (chant X) où le poète parle de Siger de Courtray. Au XVe siècle, Dante passe pour avoir poussé ses études à Paris au point d’y prendre son baccalauréat en théologie, et au XIXe Balbo décrit son voyage avec de pittoresques détails, nous le montre arrivant pauvre et sans ressources, venant modestement s’asseoir parmi les écoliers de la rue du Fouarre et, tout en roulant dans sa tête et le rêve de son grand poème et celui de son retour à Florence, s’assimilant laborieusement la théologie, la philosophie et « les autres sciences, » soutenant des thèses de quolibet, plaidant le contre après le pour selon la méthode scolastique, de manière à exciter l’admiration de