Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/840

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Les dernières années de la vie de Dante se passèrent, on en peut être sûr, à Vérone et à Ravenne.

Vérone, où Dante avait déjà séjourné pendant la première période de son exil, appartenait en ce moment au troisième fils d’Alberto della Scala, Can, surnommé le Grand, jeune homme de vingt-cinq ans, en pleine prospérité, généreux, libéral, qui en 1318, après avoir juré fidélité à Frédéric d’Autriche, fut élu capitaine-général de la ligue gibeline. Sa cour était le refuge naturel de tous les illustres gibelins proscrits du reste de l’Italie, de la Toscane entre autres. Uguccione della Faggiuola, chassé de Pise par ce Castruccio Castracani dont Machiavel a décrit l’étonnante fortune, était venu se mettre à sa solde avec ses mercenaires allemands. Il était donc un puissant et magnifique seigneur, un abri sûr et un protecteur éclairé. Si l’épître dédicatoire du Paradis n’est point apocryphe, Dante serait venu à Vérone tout exprès pour voir par ses yeux si et jusqu’à quel point le Scaliger méritait la réputation dont il jouissait en Italie ; il aurait été ébloui par la magnificence de Can, et tellement gagné par ses bienfaits, qu’il conçut pour lui une amitié dévouée. Si nous en croyons l’historiographe de la cour de Vérone, Sagacio Muzio Gazzata, Dante aurait été en effet parmi les hôtes les mieux accueillis et les plus honorés de Can ; et pourtant on a supposé qu’il le quitta en mauvais termes, à une date qu’on ne peut d’ailleurs déterminer. Le fait que les treize derniers chants du Paradis ne furent pas envoyés au Scaliger semble prouver qu’il y eut effectivement rupture entre le protecteur et le protégé. On ne peut non plus s’empêcher de croire que c’est à lui que Dante, au chant xvii du Paradis, après l’avoir loué en termes d’ailleurs modérés, adresse les fières paroles dans lesquelles il se réserve son rôle de justicier :

«… Si ta parole est déplaisante au premier goût, elle laissera une nourriture vivifiante quand elle sera digérée.

« Ton cri fera comme le vent, qui frappe les plus hautes cimes, et ceci ne sera pas une petite preuve d’honneur. »

Si l’on pouvait admettre l’authenticité de la dissertation De duobus elementis, aqua et terra, Dante, comme le prouveraient les paroles qui la terminent ; serait resté à Vérone au moins jusqu’en 1320. Or, il s’est livré sur cette question une bataille, après laquelle le doute n’est plus guère possible. Si certains critiques, comme J. -B. Giuliani, ont cru retrouver dans le petit traité De duobus elementis la manière élémentaire de Dante, d’autres, comme M. Bartoli, ont appuyé leur scepticisme d’argumens plus solides. Aucun des plus anciens biographes de Dante, ont-ils pu dire, ne parle de cette œuvre, et le premier qui la mentionne la cite en