Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/908

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besoin de construire son tableau par l’effet est chez lui si impérieux qu’en cette occasion, ayant à ménager tant de gens qui peuvent lui être utiles, il ne s’avise pas que le parti auquel il s’est arrêté va mécontenter la plupart d’entre eux et amasser contre lui bien des animosités.

On s’explique facilement l’effet désastreux que produisit la Ronde de nuit. D’une manière générale, pour les Hollandais de ce temps, gens positifs et de sens rassis, amis de la clarté en toutes choses, cette façon de comprendre la lumière était bien faite pour les déconcerter. A plus forte raison, les intéressés n’étaient-ils guère disposés à admettre une dérogation aussi audacieuse aux idées reçues jusque-là. L’œuvre de Rembrandt leur semblait une hérésie, presque une indélicatesse envers eux-mêmes. Confians dans des traditions respectées, ils avaient payé pour être représentés dans leur ressemblance, et posés bien en vue ; et voici que le peintre auquel ils s’étaient adressés violait ouvertement les termes du contrat tacite qu’avaient accepté tous ses prédécesseurs. Les deux chefs mis en belle place, et tout à fait en évidence, ne pouvaient, il est vrai, songer à se plaindre, et l’on doit présumer que Banning Cocq avait été satisfait de la façon dont Rembrandt l’avait traité, puisque l’aquarelle exécutée par ses ordres, d’après la Ronde de nuit, avait trouvé place dans son mémorial de famille. Mais, sauf quatre ou cinq autres membres de la corporation, le reste de la troupe se trouvait assez mal partagé ; et, en se mettant au point de vue de ces braves gens, il est certain qu’ils avaient lieu de se plaindre et d’estimer peu correct le procédé de l’artiste à leur égard. Des visages noyés dans l’ombre, éclairés çà et là par quelque accroc de lumière ; d’autres à peine visibles, d’autres enfin d’une exécution très sommaire et par conséquent d’une ressemblance plus que douteuse, ce n’était pas là, assurément, ce qu’ils avaient attendu de lui. Sans tenir compte des conditions du genre telles qu’elles leur semblaient établies, il s’était préoccupé fort peu de leur personne et uniquement des nécessités esthétiques de sa composition. Avant tout, il avait voulu faire un tableau. De l’humeur dont il était, on peut croire qu’il ne s’inquiéta guère de leurs réclamations et que la façon dont il les accueillit acheva de les indisposer contre lui. Ne pouvant obtenir qu’il modifiât son œuvre, ils se donnèrent la seule satisfaction qui fût à leur portée, et, à défaut de leur ressemblance, ils voulurent du moins conserver le souvenir de leurs noms, en les faisant inscrire après coup sûr un écusson peint vers le haut de la toile [1].

  1. Ce cartouche, d’un style un peu postérieur à l’époque où fut exécutée la Ronde de nuit, ne se trouve, en effet, ni dans la copie de Lundens, ni dans l’aquarelle de M. de Graeff van Polsbroek.