Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/913

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Sa couleur gaie et fleurie, sa lumière partout répandue sans aucune recherche de clair-obscur, ne laisseraient guère soupçonner qu’il a été le disciple de Rembrandt. A ses aptitudes décoratives, à son goût plus raffiné, on le croirait plutôt sorti de l’atelier de Van Dyck, et ce n’était pas là assurément de quoi déplaire à ses compatriotes, dont il devint bientôt le peintre favori.

Le défaut de proportions, entre plusieurs des personnages, est la seule ressemblance qu’on pourrait observer avec la Ronde de nuit dans cette peinture d’ailleurs harmonieuse, chatoyante et agréable, exécutée librement et en pleine pâte. Mais si les talens se maintiennent encore pendant quelque temps dans l’école, les œuvres désormais seront de plus en plus dépourvues de caractère et d’expression. On sent qu’avec l’institution qui avait donné naissance à un genre de peinture vraiment national, ce genre lui-même s’est perverti : les conventions y abondent et les types se sont comme amollis. Le costume militaire n’est plus qu’un travestissement plus ou moins à la mode. On se fait peindre en garde civique comme on se déguise en berger ou en bergère, et le fils de Lievens, ayant à peindre un paisible ménage de ce temps, trouve de bon goût de représenter « Monsieur en Scipion et Madame en Pallas. « Il faut toute la bonne volonté du poète Jan Vos pour célébrer en 1055 la tournure guerrière de ces citadins faisant l’exercice sur la place du Dam et pour vanter leur allure « si martiale, qu’on les croirait nés sous le harnais [1]. »

En réalité, ce ne sont plus là que les vaines parades de grands enfans qui jouent au soldat. Peu à peu les tableaux des corporations militaires se feront de plus en plus rares ; en attendant qu’elles disparaissent tout à fait, celles-ci n’inspireront plus que des œuvres médiocres ou ridicules. Une des dernières est celle que F. Bol, un autre disciple de Rembrandt et presque aussi infidèle que Flinck aux leçons de son maître, exécutait en 1652, pour la compagnie des gardes civiques de la ville de Gouda, une grande toile brossée d’une manière expéditive, comme si l’artiste trouvait que ces bonnes gens en auraient toujours assez pour leur argent. Les corporations militaires avaient fait leur temps. Les troupes régulières se battaient maintenant pour elles ; elles n’avaient plus à affronter aucun danger, elles n’avaient plus de raison d’être, et devaient céder le pas aux associations municipales, charitables, scientifiques ou commerciales, qui dès lors absorbaient le meilleur de l’activité de la nation.


EMILE MICHEL.

  1. Invydirige van’t Stadhuis ; vers 540 et suiv.