Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/917

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mit galamment la main à son tchako. — Nous ne faisons la guerre qu’aux hommes, dit-il avec un aimable sourire, et non aux dames, surtout quand elles sont aussi belles.

Henryka le remercia d’un sourire gracieux. Sur un signe qu’il fit au cocher, celui-ci fouetta ses chevaux, et le traîneau repartit, emportant avec lui le plus dangereux émissaire de l’émigration polonaise.

Le commissaire, n’ayant pas trouvé Demboski chez le curé, le chercha aussi vainement dans la maison de la baronne.

Henryka avait conduit le jeune conspirateur au château du prince Czartoryski, château également situé aux environs de Tarnow. Elle pensait bien que personne n’irait le chercher là, car tout le monde savait que le prince était rallié au gouvernement et que son intendant seul entretenait des relations avec les conspirateurs.

A peine Demboski eut-il changé son déguisement féminin contre un costume de cosaque seigneurial, qu’il pria Henryka de lui accorder un entretien. Elle y consentit en souriant.

Dès qu’ils furent seuls au salon, Demboski s’écria avec un enthousiasme passionné :

— Vous m’avez sauvé la vie, Henryka, plus que la vie ! Puisque c’est grâce à vous, à votre dévoûment, que je pourrai achever ma tâche ! Cependant, j’ose vous demander davantage encore. Je viens, en peu de temps, d’apprendre à vous connaître et à vous aimer. Voulez-vous être à moi pour toujours ?

Henryka le regarda un instant, puis elle lui tendit la main dans un élan cordial.

— Oui ! dit-elle, aussitôt la Pologne délivrée, libre, je serai à vous.

Alors Demboski se jeta à ses pieds, et Henryka, lui prenant la tête à deux mains, lui mit un chaste baiser sur le front.

A dater de ce jour, l’aimante et courageuse fille devint la fidèle compagne de Demboski dans toutes les excursions aventureuses qu’il entreprit au plus fort de l’hiver, à travers les Carpathes, dans le canton de Wedowizé, pour retourner enfin à Cracovie.

Vêtue en homme, elle gravissait avec lui les plus hautes montagnes, franchissait les ravins remplis de neige, dormait dans les chaumières des paysans, ou dans des cabarets juifs, et, souvent, toujours avec lui, faisait de longues courses à cheval, pendant la nuit et par les plus fortes gelées. Son cœur s’attachait à lui de plus en plus tendrement. Elle voyait en lui le sauveur de sa malheureuse patrie, le futur dictateur de la république polonaise ressuscitée, et c’était avec lui qu’elle voulait vaincre ou mourir.