Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/113

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pourtant, à trois quarts de siècle d’intervalle, la même insensibilité, la même résolution de tout sacrifier au bien de l’État. Quand il s’agit de punir l’oubli du devoir envers le prince, de couper court à la rébellion, l’homme d’église et l’homme de guerre ont, à un égal degré, la main lourde. D’une fenêtre ouverte en face de l’échafaud, le duc d’Albe assistait à la double exécution. Il ne put, dit-on, retenir ses larmes. Si le duc d’Albe pleura, ce ne fut pas, on peut en être certain, sa conscience inquiète qui révéla ainsi de secrètes anxiétés. Le duc d’Albe était pleinement tranquille vis-à-vis de lui-même. S’il n’eût pas fait justice, peut-être aurait-il pu connaître le remords. Réparer le tort fait à son roi, assurer par un acte éclatant ses derrières, laisser, pendant qu’il allait marcher à l’ennemi, tous les mécontens terrifiés, ne pouvait, au contraire, qu’inspirer la sécurité à son esprit et une satisfaction sans mélange à son âme. L’incertitude en matière politique, comme le doute en matière religieuse, est une maladie de notre âge ; au temps d’Albe et de Philippe II, on ne connaissait pas encore cette faiblesse. A part quelques Italiens sceptiques, tout le monde avait alors une idée juste ou erronée de son devoir, tout le monde y obéissait avec une férocité de bon aloi. On vivait au milieu de braves monstres et d’honnêtes assassins. Notre mollesse aujourd’hui a pris d’autres allures. Ne vous y fiez pas trop cependant : à la première émotion populaire la bête fauve reparaît ; nous redevenons les vrais fils de nos pères, des croyans comme eux, et comme eux aussi des fanatiques. Jeter la tête de Horn et la tête d’Egmont dans le camp du capitaine rebelle enflé de son triomphe, ou la tête de Marie-Antoinette dans le camp de l’envahisseur étranger, sont deux actes qui relèvent de la même passion convaincue, d’une passion froidement, brutalement implacable et sauvage.


III

Il existait bien dans les Pays-Bas, en 1568, un parti que nous n’hésiterons pas à désigner sous le nom de « parti national. » Ce qui manquait complètement, c’était une armée nationale. Les combattans que Guillaume d’Orange se proposait d’opposer aux vieilles bandes espagnoles devaient venir en majeure partie de France ou d’Allemagne. Louis de Nassau avait franchi l’Ems avec des soldats allemands et des capitaines émigrés ; il venait de remporter un avantage signalé sur le comte d’Arenberg. Nulle barrière bien marquée ne s’interposait plus entre son armée et le pays situé au nord des trois branches du Rhin. Les provinces de Groningue, de Frise, de Drenthe, d’Overyssel, de Gueldre, d’Utrecht, de la Hollande septentrionale elle-même, lui étaient ouvertes. La