Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/192

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désaffectionner l’Irlande et de ruiner les propriétaires en amenant les mémorables représailles du Plan de campagne ? Ce bill, devenu loi, le 22 juin de cette année, a été l’objet de tant d’amendemens, que ses auteurs eux-mêmes ne l’entendent plus guère. Le texte a disparu sous les ratures, l’étoffe sous les reprises ; le but primitif de la loi ne se discerne pas plus que son caractère définitif. La pratique prononcera, mais on croit comprendre que la loi, en ne favorisant le rachat que pour les fermes d’un produit annuel inférieur à 50 livres, limite l’expérience aux districts mêmes où elle est d’avance repoussée et condamnée. Elle mécontentera l’Ulster, trop riche pour en bénéficier, et ne ramènera pas le Connaught, trop pauvre pour savoir s’en servir. Peut-être l’a-t-on voulu ainsi ; peut-être cette prévoyance dénaturée entrait-elle dans la pensée des pères peu tendres qui ont mis au monde cette loi boiteuse et estropiée ; peut-être ne leur déplaisait-il pas trop d’y introduire un germe de caducité qui, dès le premier jour, en paralysât l’application et en compromît le principe.

En même temps qu’il combattait pour la cause du home-rule devant les assemblées populaires et au parlement, M. Morley faisait de fréquentes apparitions parmi les Irlandais. On n’a pas oublié, à Dublin, son entrée triomphale avec lord Ripon, dans la soirée du 1er février 1888. Les journaux du temps ont décrit cette procession, dirigée par cinquante maîtres des cérémonies, éclairée par deux mille torches, et à laquelle prirent part plus de vingt mille manifestans ; les associations chorales, gymnastiques, commerciales, avec leurs musiques et leurs étendards ; les pompiers reconnaissables à leurs casques étincelans et à leurs chemises rouges, les athlètes, le corps moulé dans des jerseys colorés, les pêcheurs avec une bannière verte sur laquelle Balfour était représenté volant les habits d’O’Brien ; les héros de la fête, escortés par des gardes du corps venus des quinze quartiers de la ville ; enfin les cris, l’enthousiasme populaire, la joie sans désordre, les discours du haut des balcons et les feux de Bengale illuminant la statue d’O’Connell. Lorsque M. Morley revint de ce voyage, il était citoyen d’une infinité de villes et de bourgs où il ne mettra jamais les pieds.

Pour avoir été moins pompeuse, l’excursion de M. Morley à Tipperary, au mois de septembre 1890, n’en a pas été moins caractéristique, et elle a fait encore plus de bruit. Le député de Newcastle, venu pour assister à un procès politique, se trouva tout à coup au plus fort d’une de ces émeutes factices, créées, dit-on, par la brutalité et la maladresse de la police. Il vit des hommes frappés sans provocation et repoussés d’un lieu où la loi leur donnait le droit de pénétrer, une foule paisible où se trouvaient des dames et des enfans chargée par des policemen beaucoup plus nombreux qu’elle. Enfin